Kalbotyra ISSN 1392-1517 eISSN 2029-8315
2026 (79) 111–129 DOI: https://doi.org/10.15388/Kalbotyra.2026.79.5
Annabelle Seoane
Département des sciences du langage
Centre de recherche sur les médiations (CREM)
Université de Lorraine
Ile du Saulcy, Bâtiment Rabelais
57000 Metz, France
E-mail : annabelle.seoane@univ-lorraine.fr
ORCID iD : https://orcid.org/0000-0002-2114-7402
https://ror.org/04ev1zs55
Résumé. Depuis plusieurs années, les désignations « bien-pensants » et « bien-pensance » connaissent un regain de circulation dans les médias français, notamment dans les controverses liées au wokisme. Initialement porteur d’une valeur positive, le terme a subi un retournement axiologique et fonctionne désormais, dans certains discours médiatiques conservateurs ou réactionnaires, comme un stigmate polémique. Employé en hétéro-désignation, il assigne à l’adversaire une posture morale jugée dogmatique ou hypocrite, tout en permettant au locuteur de se construire un ethos dissident et lucide face à une pensée présentée comme dominante. Adossée à une analyse du discours énonciativiste, cette étude examine comment le lexique de la « bien-pensance » devient un outil de disqualification idéologique dans des éditoriaux et tribunes. L’analyse combine une approche sémantique et une approche pragma-énonciative attentive à la modalisation, aux phénomènes de dialogisme et à la construction des frontières symboliques entre nous et eux. L’hypothèse centrale est que bien-pensants agit comme un opérateur d’antidoxa produisant trois effets majeurs : disqualification morale de l’adversaire, auto-légitimation dissidente et polarisation du débat public. Ces formules apparaissent ainsi comme des marqueurs de rupture révélateurs des tensions axiologiques et idéologiques contemporaines dans l’espace médiatique français.
Mots-clés : bien-pensance, polarisante étiquetage polémique, antidoxa, analyse du discours, légitimation, discours disjonctif
Abstract. Over the past several years, the labels bien-pensants ʻright-thinkersʼ and bien-pensance ʻright-thinkingʼ have experienced renewed circulation in the French media sphere, particularly in controversies surrounding “wokeism”. Originally carrying a positive connotation, the term has undergone an axiological reversal and now functions, in certain conservative or reactionary media discourses, as a polemical stigma. Used as a form of hetero-designation, it attributes to opponents a moral stance perceived as dogmatic or hypocritical, while simultaneously enabling speakers to construct for themselves a dissident and lucid ethos in opposition to what is presented as dominant thought. Drawing on an enunciative approach to discourse analysis, this study examines how the lexicon of bien-pensance ʻright-thinkingʼ becomes a tool of ideological disqualification in editorials and opinion pieces. The analysis combines a semantic approach with a pragma-enunciative perspective attentive to modalization, dialogic phenomena, and the symbolic construction of boundaries between us and them. The central hypothesis is that bien-pensants ʻright-thinkersʼ functions as an antidoxic operator producing three major effects: the moral disqualification of opponents, dissident self-legitimation, and the polarization of public debate. These expressions thus appear as markers of rupture that reveal contemporary axiological and ideological tensions within the French media landscape.
Keywords: bien-pensance, polarization, polemical labeling, antidoxa, discourse analysis, legitimation, disjunctive discourse
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Submitted: 27/05/2026. Accepted: 28/09/2026
Copyright © 2026 Annabelle Seoane. Published by Vilnius University Press
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Depuis une dizaine d’années, et plus nettement encore à la faveur des controverses récentes autour du wokisme, des politiques identitaires et des régulations médiatiques, certaines désignations telles que les bien-pensants ou la bien-pensance connaissent une intensification remarquable de leurs usages dans l’espace public français. Cette progression constitue un symptôme discursif des recompositions idéologiques contemporaines. Là où l’adjectif bien-pensant pouvait historiquement désigner celui qui pense conformément au bien, il s’est progressivement chargé d’une valeur péjorative, jusqu’à devenir, dans certains discours médiatiques conservateurs, voire réactionnaires (Taguieff 2016 ; Mauger 2013), un opérateur de disqualification et un levier lexical d’une idéologie politique sous-jacente. Il s’agit ici de montrer que ces termes agissent ainsi aujourd’hui comme un stigmate discursif assigné à l’adversaire pour l’enfermer dans une posture morale jugée dogmatique, naïve ou bien hypocrite. Chacun de ces items contribue dès lors à une conception « polémogène1 » (Freund 1976) des discours médiatiques, par laquelle émergent des mots de la rupture au sein de discours qui se posent comme disjonctifs, anti-bien-pensance, et en opposition à des récits posés, eux, comme dominants.
Cette contribution se propose ainsi d’analyser le lexème « bien-pensance » comme procédé d’hétéro-désignation polémique dans la mesure où il opère un cadrage moral et idéologique du débat public tout en construisant une disjonction symbolique entre un eux supposément conformiste, dominé par la morale et la prescription, et un nous qui se présente comme lucide, critique, dissident. Dans cette configuration manichéenne, la désignation ne se contente pas de (dis)qualifier, elle distribue des positions, hiérarchise les légitimités et configure ainsi une scène intrinsèquement polémique.
Notre approche s’inscrit dans le cadre d’une analyse du discours pragma-sémantique. Afin de saisir les usages situés et les dynamiques interactionnelles, le corpus retenu est constitué de trois pans collectés : d’une part, un corpus primaire d’articles tirés de la base de données Europresse, permettant d’inscrire l’étude dans une perspective diachronique et quantitative ; d’autre part, pour une approche qualitative, un sous-corpus pluri-générique composé de discours ouvertement idéologisés relevant de « genres à énonciation subjectivisée » (Moirand 2007, en ligne), une cinquantaine d’articles de presse, chroniques, unes de magazines, éditoriaux télévisuels ou radiophoniques de journalistes ou chroniqueurs conservateurs, voire radicaux, connus pour leur ton polémique, des tribunes publiées dans des quotidiens généralistes conservateurs tels que Le Figaro, Valeurs actuelles, et ainsi que des sites d’information classés d’extrême-droite comme Boulevard Voltaire. Enfin, en dernier lieu, y sera adjoint un corpus secondaire de réception et de circulation du terme dans des commentaires de lecteurs, où l’implication du locuteur est constitutive du dispositif discursif. Ces productions correspondent également à des « positions discursives » assumées (Dubied & Lits 1997, 53), avec une responsabilité revendiquée (Rabatel & Chauvin-Vileno 2006), et dans lesquelles les acteurs médiatiques exposent explicitement leur point de vue et leur système de valeurs.
L’analyse articule ainsi une double perspective. Sur le plan sémantique, il s’agira de repérer les cooccurrences et les paradigmes cotextuels associés à bien-pensance (wokisme, camp du bien, pensée unique, monde de Bisounours, politiquement correct, censure) et les items sémantiquement proches dans ces contextes énonciatifs (les Vertueux, les donneurs de leçons, ceux qui sont du bon côté). Ces réseaux lexicaux dessinent un imaginaire polémique structuré autour de l’accusation de naïveté morale, d’idéalisme abstrait ou de cécité au réel. Sur le plan énonciatif, l’étude portera sur la modalisation, le dialogisme, les marques de mise à distance.
Nous montrerons que le segment « les bien-pensants » fonctionne comme un pivot à forte plasticité sémantique et polémique, un opérateur d’antidoxa : en accusant l’adversaire de parler au nom du bien (concept axiologique et un peu vague en soi qui dispose surtout de l’avantage d’une valeur consensuelle), le locuteur retourne contre lui la prétention morale qu’il lui prête. Ce mécanisme de renversement repose sur une tension axiologique. À cet égard, l’expression peut être analysée comme dans son fonctionnement formulaire au sens proposé par Alice Krieg-Planque (2009) : une séquence stabilisée, à forte circulation médiatique, qui cristallise des enjeux socio-politiques et fonctionne comme marqueur de reconnaissance au sein de communautés discursives.
Cette dynamique s’inscrit dans une tradition anti-intellectualiste opposant un « réel » supposé concret à des élites morales accusées d’idéalisme et de conformisme (Al-Matary 2019, 308–310). La dénonciation des « bien-pensants » réactive ainsi des topoï de délégitimation fondés sur l’opposition entre morale et lucidité. Elle s’inscrit dans une sorte de « communauté du ressentiment » (Servais 2015, en ligne) et participe de ce que Taguieff (2016, en ligne) décrit comme une « illégitimation par stigmatisation et autolégitimation par différenciation ». Emerge alors une conflictualisation croissante autour des normes légitimes du débat public. Nous analyserons d’abord la construction discursive de la « bien-pensance » comme catégorie polémique (partie 1), puis les mécanismes de délégitimation et d’auto-légitimation qu’elle engage dans les discours médiatiques contemporains (partie 2). L’ensemble permettra de saisir comment cette hétéro-catégorisation fonctionne comme un opérateur de polarisation, reconfigurant les lignes de légitimité dans l’espace médiatique contemporain.
1 La notion de « bien-pensance » dans les médias en France
L’expression est relativement récente dans l’espace médiatique français et devient un élément rhétorique central dans les discours critiques à l’égard de la gauche progressiste. Surtout utilisée dans la presse conservatrice (Le Figaro, Le Point, Valeurs actuelles), puis les blogs d’opinion, et les plateaux de débats télévisés en particulier sur la chaîne CNews, par des journalistes et des intellectuels dits anti-woke, elle est utilisée pour désigner ironiquement les personnes ou groupes qui revendiquent une supériorité morale sur des sujets comme : l’antiracisme, l’écologie, les droits LGBTQ+, les politiques migratoires.
Le terme associe l’adverbe axiologique bien à une substantivation abstraite en -ance, qui transforme l’activité de penser en disposition idéologique durable (le segment lexicalement non autonome pensance se distingue de pensée, qui se situe plutôt sur un plan intellectuel), et débouche sur une posture idéologique sédimentée, un dogmatisme idéologique.
1.1 Origine et émergence de l’expression
L’examen diachronique des archives Europresse permet de situer la désignation dans une dynamique de réactivation polémique plutôt que dans une simple continuité lexicale. On relève ainsi 14283 occurrences des termes bien-pensant(s) et bien-pensance dans les archives de presse en France (pour 16354 occurrences de woke et ses dérivés), ce qui atteste d’une circulation significative dans l’espace médiatique contemporain. Si le syntagme appartient de longue date au lexique critique visant le conformisme moral ou intellectuel (il désignait au XIXe siècle les conformistes religieux), son intensification dans certains contextes médiatiques témoigne d’une re-sémantisation progressive, comme en témoigne le graphique 1. L’expression tend en effet à quitter le registre descriptif pour s’inscrire dans un usage axiologiquement marqué, où elle fonctionne comme étiquette polémique stabilisée. Ce type de concentration conjoncturelle suggère que l’expression s’active particulièrement dans des moments de tension discursive ou de controverse publique.

Figure 1. Graphique Europresse de l’évolution du terme dans la presse française
On distingue quatre séquences nettement différenciées. Jusqu’au milieu des années 1990, la fréquence demeure faible et stable : le terme circule, mais sans centralité polémique. Il n’apparaît pas encore comme une catégorie structurante du débat public. À partir du milieu des années 1990, la courbe connaît une inflexion nette, passant d’une quasi-marginalité à une centaine d’occurrences annuelles au début des années 2000. Cette accélération correspond à l’installation de controverses autour du politiquement correct et à une transformation du paysage médiatique (chaînes d’information en continu sur la TNT, avènement des réseaux sociaux etc.). Le terme commence alors à fonctionner comme ressource polémique récurrente dans des genres à forte subjectivation. Entre 2008 et 2018, la courbe devient irrégulière et marquée par des pics très prononcés. Cette morphologie en dents de scie est particulièrement intéressante : elle suggère une activation polémique liée à des séquences de crise, ce qui souligne son statut d’opérateur d’antidoxa et une dimension événementielle de l’usage (pics liés à des controverses médiatiques). À partir de 2019, la courbe tend à décroître progressivement, avec une baisse marquée dans les dernières années (2024–2025), d’autres étiquettes prenant le relais comme wokisme et amorce une routinisation moins spectaculaire du terme.
1.2 Le terme bien-pensants comme un marqueur de disqualification morale
Dire d’un autre qu’il est bien-pensant constitue en effet un détournement du sens premier du mot, et c’est généralement une expression sarcastique ou ironique. Si à l’origine, bien-pensant signifie simplement quelqu’un dont les opinions sont considérées comme moralement ou socialement acceptables, ou encore conformes à une certaine orthodoxie (religieuse, morale, politique…), un usage détourné (ironique ou sarcastique) apparaît au XXe siècle : le terme est souvent utilisé péjorativement pour critiquer quelqu’un qui adhère à des idées posées comme dominantes, selon la norme sociale du moment, sans faire montre de recul critique (1) ou quelqu’un qui affiche une vertu morale supposée, mais de façon convenue, automatique ou hypocrite (3), ou encore pour désigner un conformisme progressiste ou humaniste perçu comme moralement prétentieux ou irréaliste (2).
(1) Guaino : « Le terrorisme des bien-pensants est une calamité » [titre]
« Les bien-pensants abîment les causes qu’ils prétendent servir », clame Henri Guaino. [légende de la photographie]
INTERVIEW - Coorganisateur de la journée de travail des Républicains sur l’islam, le député des Yvelines affirme qu’ « il n’y a pas de place pour la reconnaissance des minorités et pour le multiculturalisme » en France. Extraits. (Le Figaro, 05/06/2015)
(2) Dossier. La dictature des bien-pensants [titre]
La gauche choisit de favoriser une immigration sans contrôle, en brandissant l’accusation de racisme contre la droite… et les Français ! Un terrorisme intellectuel dont les socialistes sont coutumiers sur bien des sujets. (Valeurs Actuelles, 14/11/2013)
(3) Gaîté Lyrique : l’addition salée d’une posture bien-pensante [titre]
Paralysée cinq mois, la Gaîté Lyrique s’effondre… et accuse la mairie de trahison. (Boulevard Voltaire, 22/05/2025)
L’évolution sémantique de l’adverbe bien souligne la bascule d’un sème positif à un sème péjoratif et l’association à des réseaux lexicaux négatifs (comme dans notre corpus, dictature, propagande, censure, terrorisme) sont deux processus discursifs qui font de la figure des bien-pensants un nouvel oppresseur, une instance dangereuse et donc un adversaire à faire tomber. Ces processus fonctionnent par des échos dialogiques qui contribuent à la circulation inter-médiatique du terme (phénomène de la « chambre d’échos » [« echo chamber »] de Sunstein 2001) et à son usage détourné stigmatisant qui tend à homogénéiser cet autre disqualifié comme figure antagonique, construite discursivement par l’assignation répétée de traits négatifs.
Dans cette perspective, l’emploi péjoratif de bien-pensant relève d’une démarche de stigmatisation puisqu’il s’agit de rendre saillant un trait spécifique afin d’« attribuer une propriété sur un mode catégorique et catégoriel » (Brugidou & Kaufmann 2020, 43). Le terme fonctionne alors comme une étiquette qui essentialise. Il ne décrit pas une position située ou un argument particulier, il réduit l’individu ou le groupe désigné à une propriété supposée constitutive (le conformisme moral ou idéologique, une vertu de façade, une propension à se poser comme camp du bien) qui devient son identité même. Quelques traits saillants, rendus signifiants par la répétition discursive, suffisent à configurer une figure typifiée, immédiatement reconnaissable et donc à même de circuler interdiscursivement (Bres 2017, en ligne).
Cette dynamique, forgée dialogiquement, confirme l’intuition de Paul Siblot (2007, 203) selon laquelle « l’outil de la nomination ne saurait […] dire l’essence » mais propose toujours une vision située. Parler de « bien-pensants », ce n’est pas dévoiler une réalité objective mais revient à produire une représentation orientée, inscrite dans un point de vue polémique, selon un « dialogisme de la nomination ». Le terme répond à des discours antérieurs valorisant certaines normes morales ou politiques, tout en anticipant la controverse qu’il suscite, il cristallise un positionnement discursif et idéologique. Dans une lecture bakhtinienne, tout énoncé s’oriente vers des discours antérieurs sur le même objet, vers les réponses qu’il appelle, et vers lui-même en tant que prise de position. Employer bien-pensant dans un sens péjoratif, c’est se positionner dans un champ discursif déjà saturé de controverses sur la norme, la morale et la légitimité politique. Le terme charrie avec lui les usages précédents, les réemplois médiatiques, les surenchères polémiques ; il dialogise le discours en l’inscrivant dans une chaîne d’énonciations antagonistes.
L’exemple des commentaires du forum du Figaro suivant l’article « Affaire Epstein : les images de l’intellectuel phare de la gauche antisystème, Noam Chomsky, aux côtés du financier déçoivent ses admirateurs », paru le 20/12/20252 sont intéressants. L’article sur les nouvelles avancées concernant les agissements du pédocriminel multimillionnaire Jeffrey Epstein et la publication des archives attenantes a suscité ce jour-là 136 commentaires dont cinq qui ont mobilisé la notion de bien dans différentes expressions :
(4a) Lʼhypocrisie crasse de la gauche bien pensante (20/12/2025 17 : 09)
(4b) La gauche = camp du bien
Les capitalistes = pas bien
Musulman = bien
Chrétien = pas bien (20/12/2025 16 : 53)
(4c) La gauche c’est le camp du Bien avec un grand B. La gauche c’est aussi le camp de la Vertu, avec un grand V. Nous aurait on trompés ?.....3 Vite un autre réel, un autre récit auquel s’accrocher.... (20/12/2025 16 : 51)
(4d) Le plus ahurissant, c’est que les gauchistes s’en étonnent! Quand Kouchner et sa clique s’invitait chez Castro, c’était normal. Les liens de la bien-pensance avec les dictateurs est de notoriété publique depuis des décennies et la milliardaires de gauches qui financent les médias du même nom sont moins stigmatisés que ceux de droite qui, pourtant, ne sont pas « en affaires » permanentes avec les instances d’État pour de juteux contrats. (20/12/2025 16 : 48)
Ces citations illustrent un usage ad hoc de bien qui s’éloigne de sa valeur adverbiale ordinaire (manière, intensité), pour en faire un marqueur axiologique condensé, servant à cristalliser une polarisation morale de la gauche. Les exemples (4b) et (4c) sont particulièrement révélateurs de l’axiologisation des substantifs bien et vertu (avec un grand B, avec un grand V) : l’explicitation de la majuscule contribue à l’effet d’hyperbole de cette essentialisation sarcastique du Bien ou de la Vertu comme valeurs morales renversées ici. Le sur-marquage par la majuscule et la verbalisation de celui-ci signale en effet une prétention à l’universalité morale, renvoyant implicitement à une tradition philosophique et religieuse du Bien comme valeur transcendante. Mais cet emploi est manifestement sarcastique. L’énonciateur mime une parole supposée de l’adversaire (la gauche se pense comme le camp du Bien) pour mieux la tourner en dérision.
La dissociation du dit et du dire produit une tension qui ouvre la voie à une une interprétation sarcastique et apporte une résolution à ce décalage entre l’explicite et l’intention cachée du locuteur : l’« acte ironique oppose le dit et le pensé, alors que le sarcasme, lui, n’oppose pas les deux faces de l’acte d’énonciation, mais exprime par le dit un jugement de façon bien plus exagéré que ce que pense le locuteur » (Charaudeau 2013, 35). Cette hyperbolisation de la morale passe par l’attribution à la gauche (posée comme entité politique tout-à-fait homogène) d’une revendication d’un monopole du Bien, ce qui lui confère une posture moralisatrice excessive, donc implicitement suspecte. L’énoncé (4b), par sa forme quasi schématique (X = bien / Y = pas bien), réduit la complexité du débat politique à une grille binaire presque enfantine, sans doute pour poser là en oblique une supposée infantilisation des débats. Le bien devient alors un opérateur simplificateur pour dénoncer une lecture jugée manichéenne du monde.
Le terme bien fonctionne ici comme synecdoque de l’ordre moral tout entier et renvoie à une prétendue supériorité éthique globale qu’il s’agit donc de déboulonner pour le locuteur. L’attaque consiste à contester cette monopolisation symbolique. Les exemples (4a) et (4d) prolongent cette logique en catégorisant la gauche bien-pensante ou les liens de la bien-pensance, bien est désormais re-sémantisé péjorativement, il ne réfère plus à un conformisme au bien moral, mais à une norme idéologique jugée dominante et, surtout, hypocrite. Selon le mécanisme de « dialogisme de la nomination » (Siblot 2007, 204), l’élément positif originel est retourné contre la cible : le bien devient l’indice d’une imposture morale, livrant la cible à un « amalgame cognitif » qui joue sur « un lien de causalité non fondé » (Breton 2000, 106) entre d’un côté, l’appartenance à une classe socio-politique de gauche et d’un autre côté, sexualité débridée, pédophilie, excès en tous genres, argent à profusion. De manière analogue, l’expression les liens de la bien-pensance avec les dictateurs (4d) produit un nouveau renversement polémique : le bien supposé est associé à des figures moralement disqualifiées que sont les dictateurs. Il s’opère une sorte de contamination lexicale cotextuelle, par laquelle le sème positif initial est corrompu par un environnement sémantique négatif.
Dans ces énonciations de locuteurs anonymes, le lexème bien subit un renversement axiologique : un unique trait (la revendication d’une qualité morale) est rendu saillant, puis érigé en propriété constitutive du groupe désigné qui est finalement dénigré. La gauche n’est plus un acteur politique pluriel et complexe mais un amalgame homogène, caricaturale et polémique que cristallisent les expressions camp du Bien et bien-pensance. Ce renversement accusatoire renforce la polarisation des débats en induisant une structuration de l’espace politique en camps moraux opposés : les pseudo-détenteurs du Bien y deviennent des acteurs hypocrites, voire oppressifs, et donc, par ricochet, les locuteurs se posent dans l’autre camp, non celui du Mal évidemment, mais dans celui du Vrai, de la liberté d’expression et de bon fonctionnement démocratique, voire de la morale.
Par ce détournement-retournement (sarcastique) des valeurs, les propriétés du bien basculent paradoxalement de la morale au stigmate. Ainsi, intégré dans une lexie figée comme bien-pensance ou dans une expression comme camp du bien, bien ne fonctionne plus comme simple opérateur axiologique positif ; il devient un marqueur méta-discursif, signalant la critique d’une prétention morale attribuée à autrui. Ce déplacement confirme que, dans ces discours polémiques contemporains, la lutte ne porte pas seulement sur des positions politiques, mais sur la légitimité à définir le Bien lui-même.
L’étiquette hétéro-catégorisante bien-pensant(s) fonctionne donc comme un qualificatif ironique ou sarcastique, mais elle participe également d’une construction discursive de l’altérité. En effet, par un double mouvement de dévalorisation sémantique et d’homogénéisation catégorielle, elle institue un adversaire collectif, présenté comme dominant, parfois déviant, souvent oppressif, dont la dénonciation permet au locuteur de se poser en dissident, en résistant ou en défenseur d’une liberté menacée. La disqualification de cet autre s’inscrit alors dans une économie polémique où la nomination devient un acte stratégique, producteur de frontières symboliques et de positions idéologiques.
2 Hétéro-délégitimation moralisante vs. auto-légitimation dissidente
Si l’étiquette de bien-pensant(s) opère un retournement axiologique sur le plan sémantique, elle engage aussi une scénographie énonciative spécifique, dans la mesure où la disqualification de l’adversaire ne vaut qu’à la condition de construire corrélativement une posture d’énonciation légitime. C’est ce double mouvement d’hétéro- et d’auto-catégorisation qui sera à présent examiné.
Cette étiquette polémique établit un dispositif discursif dans lequel l’hétéro-qualification organise corrélativement la posture du locuteur, si bien que se met en œuvre l’élaboration d’une scénographie mue par un ethos de locuteur dissident qui table sur la lucidité et le courage du dire.
Dans le cadre théorique de l’analyse du discours, l’ethos ne se conçoit en effet pas comme qualité psychologique préalable du locuteur, mais comme une construction discursive, inscrite dans une scène d’énonciation qui le rend crédible, il s’agit là d’une reconnaissance située et relationnelle (l’« ethos dit » de Maingueneau 2002 ; 2014). Parler de bien-pensance met en place une « scène d’énonciation » particulière en tant qu’espace institué, défini par le genre de discours, mais aussi sur la dimension constructive du discours, qui se « met en scène », instaure son propre espace d’énonciation (Maingueneau 2005, 515). Cette scène pose un espace public dominé par une morale hégémonique et un sujet parlant en position de rupture. Cette structuration préalable du champ discursif conditionne la réception des énoncés et détermine la distribution des rôles symboliques selon trois phases : (i) homogénéiser l’adversaire, (ii) poser et dénoncer une scénographie de domination symbolique et idéologique, (iii) instaurer un ethos lucide, dissident et parrêsiaste.
2.1 Homogénéiser l’adversaire
La première phase repose, nous l’avons vu, sur une essentialisation et une homogénéisation de l’adversaire, c’est une opération discursive d’unification catégorielle, au pluriel (les élites, les moralistes, les bien-pensants, les détenteurs de la Vertu, les vertueux) ou au singulier (la gauche bien-pensante, le camp du Bien). Ces catégorisations font d’une propriété présumée une entité collective et esquissent une généralisation sous la forme d’un bloc nommé (la gauche, les élites), présenté comme suffisamment cohérent pour structurer l’espace public. Cette homogénéisation se double d’une prédication qui installe l’adversaire dans un régime d’action coercitif. Les verbes associés tels que imposer, censurer, confisquer, régenter configurent un imaginaire de contrainte et des expressions telles que dictature de la bien-pensance, terrorisme intellectuel, hégémonie culturelle, monopole du récit activent ce paradigme lexical de domination symbolique qui appelle un rejet immédiat.
La Revue des Deux Mondes consacre un dossier entier à cette catégorisation : Les bien-pensants : de Rousseau à la gauche “morale”, l’histoire du camp du bien (22/01/2016)4. Le journaliste Laurent Joffrin, alors directeur de la rédaction et de la publication du quotidien Libération, y rédige un article intitulé Vive la “bien-pensance” ! qui y est présenté ainsi :
(5) « Vive la “bien-pensance” ! » [titre]
Pour Laurent Joffrin, le camp réactionnaire « avance masqué derrière la posture de l’intellectuel indépendant, martyrisé par un odieux complot contre la réflexion libre ». Le directeur de la rédaction de Libération défend la bien-pensance qui, selon lui, se fonde sur des valeurs universelles d’égalité et de justice. (Revue des Deux Mondes, 22/01/2016)
L’énoncé Vive la “bien-pensance” ! opère un nouveau retournement stratégique d’un terme saturé de connotations péjoratives, une neutralisation du stigmate. La présence des guillemets signale la conscience métalinguistique du locuteur d’une reprise citationnelle d’un terme déjà chargé dialogiquement par ses usages polémiques. Le titre assume ainsi ce dialogisme de la nomination au sens de Siblot, il le revendique et opère une sorte de retour à l’envoyeur par cette posture de réappropriation : ce qui servait d’étiquette disqualifiante devient bannière assumée. Mais l’inversion axiologique se fonde elle aussi, à son tour, sur une homogénéisation de l’adversaire, le camp réactionnaire pour neutraliser le sème péjoratif circulant dans l’espace médiatique, puis le resignifier positivement par un ancrage explicite dans des valeurs universelles d’égalité et de justice. En dénonçant la posture de l’intellectuel indépendant, martyrisé, le locuteur retourne l’accusation d’hégémonie morale en affirmant que ce ne seraient plus les « bien-pensants » qui imposent une orthodoxie, mais leurs détracteurs qui avancent masqués. La bien-pensance cesse d’être une figure d’oppression pour devenir le nom d’un socle normatif revendiqué, Bien redevient positif. Le terme fonctionne alors comme lieu d’affrontement symbolique et il cristallise une lutte pour la légitimité à définir les valeurs communes et à occuper la position morale centrale dans l’espace public.
2.2 Scénographie de domination symbolique et idéologique
Ce processus correspond à ce que Taguieff (2016, en ligne) désigne comme une stratégie d’illégitimation par stigmatisation : l’adversaire est assigné à une position axiologiquement suspecte, réduisant sa capacité à apparaître comme interlocuteur légitime. La désignation opère ici comme un opérateur d’antidoxa. Accuser l’autre de parler au nom du Bien revient à retourner contre lui la valeur même qu’il est supposé incarner. La bascule axiologique transforme la morale en instrument de pouvoir. C’est la seconde phase : la mise en œuvre d’une scénographie de domination morale et de reconfiguration du régime de vérité.
La critique de la bien-pensance se déploie en effet dans un imaginaire de captation du récit collectif. Les formules contrôle du récit, monopole du récit, bataille culturelle ou confiscation démocratique construisent l’espace médiatique comme champ stratégique traversé par des rapports de force. L’instance désignée est présentée comme détentrice d’une hégémonie normative régulant les frontières du dicible, comme dans cet éditorial du journaliste P. Praud lors du rejet du recours de la chaîne de la TNT C8 devant le Conseil d’Etat pour conserver son droit de diffusion sur le canal :
(6) Chacun devine que l’esprit libre qui flotte dans la maison Canal, mais aussi sa réussite éditoriale et financière, contrarie le camp du bien5 qui, jusqu’à présent, avait le monopole du récit. D’autres voies sont entendues aujourdʼhui sur C8 ou sur CNews. Elle percute l’espace médiatique où la bien-pensance domine. Comment ne pas avoir un continuum ? Entre le parquet national financier qui a fait de Nicolas Sarkozy sa cible préférée, entre le Conseil d’État qui suspend C8 ou le Conseil constitutionnel hier dirigé par un socialiste, Laurent Fabius, demain dirigé par un autre socialiste, Richard Ferrand. Il y a bien longtemps que j’observe les décisions de justice avec défiance. Il existe une idéologie dominante chez les magistrats. (CNews, 20/02/2025, L’heure des pros, 9h01)
La morale apparaît sous la forme d’un dogme séculier (une idéologie dominante) structurant au sein d’une scénographie verticale par laquelle un pouvoir diffus, institutionnel, exerce une régulation normative sur les discours alternatifs, qui se posent alors comme disruptifs.
Dans une perspective foucaldienne (Foucault 1984), cette lutte discursive peut être interprétée comme une contestation des régimes de vérité. La dénonciation de la bien-pensance s’inscrit dès lors dans cette logique parrêsiaste : le discours polémique se présente comme dévoilement d’une vérité occultée par une morale hégémonique, la référence récurrente au réel, au déni du terrain, devient principe d’authentification et constitue un critère de véridiction Ainsi, le même journaliste, à la même heure et dans la même émission télévisuelle affirmait un mois plus tôt :
(7) Un idéologue ne pense pas, il dépose son cerveau à l’entrée de son bureau. Un idéologue n’est qu’idéologie. Hier, Monsieur Piolle a expliqué qu’il fallait trouver un modus vivendi avec les dealers. Il souhaite aussi la légalisation du cannabis, le narcotrafic, a-t-il dit. Si vous lui enlevez de cannabis, c’est 50% du chiffre d’affaires qui disparaît. Aucune entreprise ne peut survivre à la Coupe de 50% de ses revenus. L’idéologue dit parfois des bêtises, je le répète, le réel n’existe pas. Monsieur Piolle propose un référendum. […] Les grenoblois diront s’ils veulent reconduire leur maire. Ça s’appelle la démocratie. (CNews, 24/01/2025, L’heure des pros, 9h01)
En inscrivant son adversaire dans le paradigme de la déconnexion à l’égard du réel (une réalité sociale décrite comme éprouvante), le locuteur met en opposition l’expérience du terrain et les abstractions morales ou idéologiques. Ce réel sert de pivot argumentatif en présentant la vérité des faits face à une doctrine floue normative et posée comme dominante, qui est jugée déconnectée (4c), (6). Cette opposition reconfigure les lignes de légitimité symbolique pour contribuer à instaurer un ethos lucide, insoumis et parrêsiaste.
2.3 Instaurer un ethos lucide, dissident et parrêsiaste
La disqualification de l’adversaire configure ainsi simultanément l’auto-figuration du locuteur. La scénographie polémique ouvre un espace où la dénonciation de la morale dominante autorise la revendication d’une parole affranchie ce qui déploie un ethos autour de traits principaux tels que la lucidité, la résistance, le courage, la défense de la démocratie. La lucidité renvoie à la capacité de voir ce que l’idéologie masquerait, le locuteur se présente comme attentif au réel, dégagé des illusions morales, pragmatique et plein de bon sens. L’idée de résistance s’articule à la dénonciation d’une hégémonie discursive dans les médias en général, ce qui légitime et valorise la parole d’autres médias qui eux se posent comme alternatifs, parfois même parlant de réinformation dans les médias radicaux (face à la désinformation des médias mainstream). La parole s’inscrit ici dans une logique de contre-hégémonie. Le courage du parrêsiaste au nom d’un allant républicain constitue une autre pierre angulaire auto-figuration comme revendication d’un dire-vrai exposé au risque. Le sujet parlant se donne à voir comme affrontant la censure symbolique, assumant l’impopularité de ces bien-pensants et contestant l’ordre moral établi.
La redistribution axiologique des rôles atteint ici son point de cristallisation. Le Bien attribué à l’adversaire est associé à l’imposture morale et à la domination symbolique. La Vérité et la liberté d’expression se trouvent déplacées du côté du locuteur dissident. L’espace polémique se structure dès lors autour d’une opposition entre moralisation et véridiction, entre norme imposée et authenticité revendiquée. Cette polarisation condense des tensions idéologiques, redistribue les positions de légitimité et installe une conflictualité centrée sur la définition du Bien, du Vrai et de la Démocratie dans l’espace médiatique contemporain.
Pour matérialiser cette scénographie et objectiver la construction conjointe de l’adversaire et de l’ethos dissident, observons à présent la une du journal conservateur Valeurs Actuelles intitulée « La tyrannie des bien-pensants » (21/11/2019), qui comporte une focalisation sur la figure du présentateur Yann Barthès de l’émission Quotidien (sur la chaîne de la TMC)
(7a) La tyrannie des bien-pensants [titre]
Enquête sur Quotidien, la machine infernale de Yann Barthès. Propagande, humiliations, fake news… Comment les têtes à claques du politiquement correct font la loi. [sous-titre] (une de Valeurs Actuelles, 21/11/2019)
(7b) Yann Barthès et “Quotidien” : la tyrannie des bien-pensants [titre]
Ils sont jeunes, drôles et dans le vent. Menés par Yann Barthès, ils disent le bien et le mal tous les soirs dans Quotidien. Enquête sur des faux cools mais vrais censeurs (Bastien Lejeune, 20/11/2019)6
L’association du syntagme bien-pensants à la figure médiatique de Yann Barthès requalifie la « bien-pensance » en système de domination symbolique ; le lexique de la coercition (tyrannie, machine infernale, font la loi) construit un imaginaire de confiscation du débat public par le politiquement correct. La cible est simultanément individualisée (Yann Barthès) et généralisée (la bien-pensance comme système médiatique). Le magazine se positionne alors comme instance de dévoilement face à une hégémonie morale supposée, transformant la critique médiatique en lutte pour la liberté d’expression et l’accès au réel. Ce glissement pragma-sémantique actualise la subversion des valeurs (Heinich 2017), la valeur consensuelle du Bien devient indice d’oppression.
Cette scénographie entre en résonance avec la publication d’un ouvrage collectif quelques mois auparavant, intitulé La Tyrannie des Bien-Pensants : Débat pour en finir ! (Chardon 2001), dans lequel ont contribué plusieurs figures médiatiques de ces discours anti-bien-pensants et dont le paratexte oppose des bien-pensants accusés d’imposer une pensée unique à des auteurs revendiquant une parole libre. L’adversaire y est homogénéisé comme groupe moralement dominateur et intellectuellement coercitif, tandis que le locuteur se construit comme figure de résistance au conformisme idéologique.
(8) Ils se croient meilleurs que vous, plus justes, plus solidaires, plus tolérants, plus ouverts, plus modernes en un mot. Toujours conviviaux en apparence, il leur faut toujours bouger, contester, appeler au repentir du soir au matin, et en même temps se faire plaisir et rester jeunes à n’importe quel prix. Ce sont les bien-pensants ! Mais attention, si vous nʼadhérez pas à leurs idées, vous serez montré du doigt, ridiculisé, diabolisé au pire. Le masque tombe : les nouveaux moralistes ne sont ni ouverts, ni tolérants, ni libérés, ni modernes. Comment sortir de la pensée unique qui nous étouffe ?
Le paratexte cité de cette quatrième de couverture concentre en effet les traits déjà observés : homogénéisation de l’adversaire (ils se croient meilleurs que vous), dénonciation d’un monopole moral (plus justes, plus solidaires, plus tolérants), dévoilement d’un masque (le masque tombe), dramatisation d’une sanction symbolique (montré du doigt, ridiculisé, diabolisé) et, corrélativement, appel à la libération du débat. Le syntagme récurrent tyrannie des bien-pensants fonctionne ici comme matrice argumentative : il articule une scène d’oppression (pensée unique, étouffement) et une scène de résistance (engager le débat, s’exprimer en liberté). La répétition des intensifs et des comparatifs (plus… plus…) souligne l’excès moral prêté à l’adversaire et prépare son retournement disqualifiant. L’ennemi n’est plus seulement conformiste ; il devient moraliste autoritaire, détenteur illégitime d’un pouvoir de censure.
L’ensemble de ces discours agrège des paradigmes lexicaux, désignationnels (Mortureux 1993, en ligne) récurrents : celui d’une domination autoritaire (tyrannie, terrorisme, censure, totalitarisme), celui d’une imposture morale (vertu affichée, repentance, concepts à la mode), celui d’une décadence médiatique (émotion, peopolisation), celui d’une résistance thérapeutique (débat, culture générale, remède), et enfin celui d’une temporalité à la fois ancrée dans l’actualité et dans une perspective prospective d’urgence à court terme (plus que jamais d’actualité).
Ces paradigmes configurent une scène polémique structurée par l’opposition entre un pouvoir symbolique oppressif et une parole dissidente se voulant lucide et salvatrice. Le commentaire ne se limite pas à recommander un livre : il reconduit une vision du champ intellectuel comme espace de lutte entre hégémonie morale et réaffirmation d’un idéal de liberté critique. En miroir, se consolide un ethos dissident : recommander le livre, appeler à retourner au débat, valoriser la culture générale comme remède à la pensée unique, c’est s’inscrire dans une posture de vigilance éclairée.
La conflictualité ne porte plus seulement sur des contenus idéologiques, mais sur la légitimité même à dire le vrai et à définir les normes du débat public. Ainsi se clôt la séquence : de la dénonciation de la « bien-pensance » comme imposture morale à l’auto-institution d’un sujet parlant libre et courageux, la polémique configure un espace où la démocratie est pensée comme reconquête face à une hégémonie supposée. La construction d’un nous communautaire, persécuté, façonné par des procédés successifs de démarcation d’un eux exogamique, laisse alors apparaître celle d’un nous résistant, prêt à livrer bataille au nom du bien commun.
L’ensemble des exemples analysés jusqu’ici met en lumière un usage polémique de bien-pensants comme opérateur de renversement axiologique et de structuration antagoniste du débat public. Toutefois, la conflictualité ne se déploie pas à sens unique. L’expression circule, se retourne, se revendique, se conteste. Elle devient elle-même l’enjeu d’une lutte pour la nomination et pour la définition des positions légitimes dans l’espace médiatique. Ainsi, titrait en une du quotidien de gauche Libération le 05/10/2015 Oui, nous sommes bien-pensants. Par ce geste d’auto-désignation provocatrice, le journal opère un renversement de l’étiquette infamante : ce qui relevait jusque-là d’une hétéro-délégitimation devient revendication sarcastique. Comme dans l’exemple (5), le stigmate est neutralisé et devient même un contre-argument. La formule est reprise quelques jours plus tard dans le même journal, le 11/10, dans une tribune de Jean-François Kahn intitulée Gare à la mal pensance, qui commençait par
(9) Lundi 5 octobre, en réponse à Finkielkraut, Onfray et autres, Libération titrait en une : “ Oui, on est bien-pensants, et alors ? ”. Et pourquoi pas Annie Cordy, se demande Jean-François Kahn. Pour le polémiste, cette tendance du journal aux amalgames et aux excommunications tue tout autant le débat démocratique que les pires propos réacs.
L’interrogation sarcastique (Et pourquoi pas Annie Cordy ?) signale que la bataille ne porte plus seulement sur des contenus idéologiques, mais sur les modalités mêmes de qualification et de disqualification dans le débat public Réac[tionnaire] joue d’ailleurs probablement un rôle similaire, dans l’autre camp. Ce moment médiatique montre que bien-pensants ne fonctionne pas uniquement comme une arme discursive dirigée contre un adversaire homogénéisé ; il devient un signe instable de sédimentation dialogique, susceptible d’appropriation, de resignification ou de contre-attaque. L’étiquette circule entre accusation et revendication, entre disqualification et auto-ironie. Ce jeu de retournements confirme la puissance de ce terme, révélateur des tensions contemporaines autour de la morale, de la légitimité et de la liberté d’expression. C’est précisément cette plasticité polémique (entre hétéro-délégitimation dominante et auto-légitimation dissidente) qui conduit à interroger, en conclusion, la fonction discursive de bien-pensants dans la reconfiguration actuelle des clivages médiatiques et idéologiques.
Conclusion
L’analyse discursive de la catégorisation de bien-pensant(s) met au jour le fonctionnement sémantique et pragmatique d’un opérateur de cadrage idéologique qui cherche à reconfigurer l’espace public sous un double prisme, moral et doctrinal. En déclenchant une lecture axiologique et dialogique du débat, cette étiquette transforme des désaccords référentiels en procès d’intention morale. Elle substitue à la controverse sur les faits une mise en accusation des postures : ce ne sont plus des arguments qui sont discutés, mais des dispositions morales supposées : hypocrisie, conformisme, duplicité, censure. La dénonciation de cette (im)posture fonde la légitimité d’un contre-discours qui se présente comme rétablissement du vrai. La qualification linguistique installe ainsi l’idée d’une pathologie du débat démocratique, miné par un dogmatisme moralo-idéologique dont la bien-pensance serait le symptôme.
Ce retournement axiologique contribue à accuser l’adversaire d’imposer une morale hégémonique, le discours critique tend lui-même à réintroduire une forme de clôture. La charge de la preuve s’inverse : celui qui défend des valeurs universalistes se voit suspecté d’idéologie, tandis que celui qui les conteste se réclame du réel et du bon sens. L’espace du débat se trouve alors polarisé selon une opposition manichéenne, qui efface les nuances et réduit la conflictualité démocratique à une lutte morale.
D’un point de vue linguistique, l’expression apparaît ainsi comme un indicateur privilégié des tensions contemporaines du champ médiatique. Elle cristallise une lutte pour le pouvoir symbolique : pouvoir de nommer, de qualifier, de dire le vrai et le juste. En inversant les hiérarchies axiologiques (du bien au mal, du progressisme à la tyrannie morale), elle participe à une conflictualisation accrue de l’espace public. La critique de l’idéologie devient elle-même idéologique ; la dénonciation de la radicalité d’autrui s’inscrit dans une radicalisation discursive propre. Ce processus s’accompagne d’une ouverture de paradigmes lexicaux fortement stabilisés dans l’interdiscours contemporain : pensée unique, politiquement correct, terrorisme intellectuel, dictature morale, cancel culture, wokisme. Ces segments agrègent autour de l’étiquette un réseau sémantique de la coercition et de l’hégémonie qui met en péril, dans ce système discursif, le bon fonctionnement démocratique. L’adversaire n’est plus seulement en désaccord : il devient l’agent d’un système dans lequel la pluralité serait entravée par une élite médiatique ou intellectuelle érigée en camp. Ce mouvement de disqualification forge en même temps un positionnement énonciatif spécifique. Celui qui nomme les « bien-pensants » se pose en réaction, au double sens du terme : en réaction à une hégémonie perçue, mais aussi dans une posture idéologique opposée au progressisme réputé dominant, réactionnaire, tel que décrit par Taguieff (2007 ; 2016), c’est-à-dire qui refuse le mouvement présenté comme allant dans le sens de l’Histoire. Or, l’auto-figuration discursive observée ici consiste précisément à revendiquer cette résistance qui devient alors nouvelle forme de vertu. Le locuteur construit un ethos de lucidité et de courage, ancré dans une parrêsia posée comme salutaire pour tous.
La dimension dialogique de l’expression les bien-pensants en enrichit l’empan sémantique et pragmatique : le groupe ainsi catégorisé émerge comme figure polémique, construite dans et par le discours, si bien que cette désignation d’un ennemi participe à la construction de l’identité collective : nommer, c’est tracer une frontière entre eux et nous. En élaborant la figure repoussoir du moraliste dominateur, le locuteur consolide son propre camp, fédère un nous menacé (liberté d’expression, humour, pensée critique) et mesure sa bravoure symbolique à l’aune de l’adversité dénoncée. La désignation d’un ennemi discursif participe ainsi à la construction d’une identité collective fondée sur l’opposition entre un « eux » supposé hégémonique et un « nous » présenté comme marginalisé et, souvent, résistant. Le discours renforce de cette manière la cohésion du groupe locuteur et inscrit la conflictualité au cœur même de la représentation de l’espace public.
On peut finalement se demander si la critique de la bien-pensance est véritablement subversive ou si elle participe elle-même d’un nouveau conformisme, celui de l’anti-conformisme.
Liste de la littérature
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Heinich, Nathalie. 2017. Dix propositions sur les valeurs. Questions de communication 31 (1), 291–313. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.11156
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Taguieff, Pierre-André. 2007. Les contre-réactionnaires : Le progressisme entre illusion et imposture. Paris : Denoël.
Taguieff, Pierre-André. 2016. Lʼextrémisme insaisissable. Humanisme 313 (4), 24–31. https://doi.org/10.3917/huma.313.0024
1 A la fois issue et source de polémiques.
2 https://www.lefigaro.fr/international/affaire-epstein-les-images-de-l-intellectuel-phare-de-la-gauche-antisysteme-noam-chomsky-aux-cotes-du-financier-decoivent-ses-admirateurs-20251220. Dernier accès le 20 mai 2026.
3 Nous respectons la ponctuation initiale.
4 www.revuedesdeuxmondes.fr/les-bien-pensants-de-rousseau-a-la-gauche-morale-lhistoire-du-camp-du-bien/ Dernier accès le 20 mai 2026.
5 Nous soulignons.
6 https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/yann-barthes-et-quotidien-la-tyrannie-des-bien-pensants. Dernier accès le 20 mai 2026.