Kalbotyra ISSN 1392-1517 eISSN 2029-8315
2026 (79) 88–110 DOI: https://doi.org/10.15388/Kalbotyra.2026.79.4
Elena Vladimirska
Departement des langues européennes
Université de Lettonie
Visvalža iela 4a
LV-1050 Riga, Lettonie
E-mail: jelena.vladimirska@lu.lv
ORCID iD: https://orcid.org/0000-0003-0729-1958
https://ror.org/05g3mes96
Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures (CPTC)
Université Bourgogne Europe
Esplanade Erasme, BP 27877
21078 Dijon Cedex, France Dijon, France
https://ror.org/00g700j37
Résumé. Cet article propose une étude contrastive des marqueurs discursifs de toute façon et d’une certaine façon dans une perspective énonciative inspirée des travaux de Culioli (1999 ; 2018) et de Paillard (2017 ; 2021 ; 2026). L’analyse repose sur un corpus audiovisuel de français oral contemporain et mobilise conjointement des données linguistiques, prosodiques et mimo-gestuelles. Nous faisons l’hypothèse que les différences observables dans les emplois de ces deux marqueurs trouvent leur origine dans la sémantique de leurs constituants qui détermine la manière dont chaque marqueur spécifie la validation de p et organise les points de vue. Plus précisément, le contraste entre les deux formes résulterait du mode de construction de la classe des occurrences associé au nom façon. Alors que de toute façon homogénéise les occurrences de cette classe et neutralise les variations interprétatives susceptibles d’affecter la validation de p, d’une certaine façon extrait une occurrence particulière tout en maintenant ouverte la possibilité d’autres modes d’appréhension de la situation. L’étude montre que cette opposition se manifeste de façon systématique dans les réalisations prosodiques et gestuelles des deux marqueurs. Les configurations observées varient selon leur position dans l’énoncé (préambule, rhème, position finale) mais convergent vers la mise en visibilité d’opérations de construction du sens cohérentes avec leur identité sémantique. Les résultats obtenus plaident en faveur d’une continuité entre les propriétés sémantiques des constituants, l’identité sémantique des marqueurs et leurs fonctionnements discursifs. Ils soulignent également l’intérêt de la prise en compte des indices gestuels et prosodiques pour l’étude des opérations énonciatives et des mécanismes de construction de la scène énonciative.
Mots-clés: marqueurs discursifs, scène énonciative, prosodie, gestualité, point de vue, français oral
Abstract. This article offers a contrastive study of the French discourse markers de toute façon ʻanywayʼ and d’une certaine façon ʻin a certain wayʼ within an enunciative framework inspired by the work of Culioli (1999; 2018) and Paillard (2017; 2021; 2026). The analysis is based on an audiovisual corpus of contemporary spoken French and combines linguistic, prosodic, and gestural data. We argue that the differences between the two markers stem from the way the semantic properties of their constituents determine the specification of p and, consequently, the discourse value of each marker. More specifically, the contrast results from the mode of construction of the class of occurrences associated with the noun façon ʻwayʼ. While de toute façon ʻanywayʼ homogenizes the occurrences within this class and neutralizes interpretive variations that might affect the validation of p, d’une certaine façon ʻin a certain wayʼ selects a particular occurrence while preserving the possibility of alternative interpretations. The study shows that this opposition is systematically reflected in the prosodic and gestural realizations of the two markers. Although these realizations vary according to the marker’s position within the utterance (preamble, rheme, final position), they consistently reveal meaning-construction operations that are coherent with the markers’ semantic identities. The findings support the hypothesis of a continuity between the semantic properties of lexical constituents, the semantic identity of discourse markers, and their discourse functions. More broadly, they highlight the value of the joint analysis of linguistic, prosodic, and gestural forms for investigating enunciative operations and the construction of viewpoints in spoken interaction.
Keywords: discourse markers, enunciative scene, prosody, gesture, viewpoint, spoken French
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Submitted: 14/06/2026. Accepted: 27/08/2026
Copyright © 2026 Elena Vladimirska. Published by Vilnius University Press This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License, which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, provided the original author and source are credited.
1 Introduction
Cet article propose une étude contrastive de deux marqueurs discursifs (MD) du français, de toute façon et d’une certaine façon, appréhendés à partir des notions de point de vue et de scène énonciative (Paillard 2017 ; 2026). Il s’inscrit dans le prolongement d’une recherche consacrée à de toute façon (Vladimirska à paraître) : la mise en parallèle des deux marqueurs permet, selon nous, d’affiner l’analyse et ouvre de nouvelles perspectives pour l’étude des paramètres gestuels et prosodiques dans leurs rapports avec les formes linguistiques et les opérations cognitives dont ils sont des traces. L’objectif principal est de mettre en évidence, à partir de la comparaison de leurs emplois, les différences de fonctionnement énonciatif de ces deux marqueurs et d’examiner la manière dont ces différences se manifestent dans leur réalisation prosodique et mimo-gestuelle.
Le marqueur de toute façon a fait l’objet de nombreuses études, principalement dans des approches diachroniques (Tuchais 2020) et pragmatiques, où il est généralement considéré comme un connecteur à valeur conclusive (Schelling 1982 ; Kahloul 2004), réévaluative / reformulative (Roulet 1987 ; Rossari 1994 ; Muñoz Romero 2002) et argumentative (Haillet 2000 ; Yahia 2002 ; Alvarez Prendes 2013). Ces différentes approches mettent ainsi en évidence la diversité des fonctions discursives attribuées à de toute façon, mais elles les appréhendent principalement à partir de leurs effets discursifs ou argumentatifs, sans interroger systématiquement leur articulation avec l’identité sémantique de leurs constituants.
Le marqueur d’une certaine façon, en revanche, n’a pas fait, à notre connaissance, l’objet d’études spécifiques approfondies, malgré sa fréquence en français contemporain. Il apparaît essentiellement dans des travaux lexicographiques ou comme exemple marginal dans des descriptions générales des marqueurs discursifs. Les rares travaux existants se situent principalement dans une perspective lexicographique et ne prennent pas en compte les dimensions énonciatives de ses emplois (cf. étude lexicographique comparant de toute façon, de quelque façon et d’une certaine façon dans le cadre du Dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain (DEC) (Mel’čuk)). Cette asymétrie dans la littérature constitue précisément un point de départ pour la présente étude : la comparaison de deux marqueurs construits autour du même nom façon permet d’interroger ce qui, dans leur fonctionnement, relève de leur base lexicale commune et ce qui découle de la différence de leurs déterminants.
Paillard (2026) inscrit ces marqueurs dans la catégorie des MD de point de vue, caractérisés par la mise en relation de plusieurs points de vue possibles sur un même état de choses Z. Inscrite dans le cadre des opérations prédicatives et énonciatives de Culioli et dans le prolongement des travaux de Paillard sur la scène énonciative, notre approche considère les MD comme des unités dotées d’une sémantique propre et de propriétés formelles spécifiques. Celles-ci sont analysées à partir de critères distributionnels (position, détachement, orientation discursive des segments p – portée du MD – et q – contexte gauche). Contrairement aux approches fondées sur la grammaticalisation, nous postulons que la sémantique discursive des MD se construit à partir de l’identité sémantique de leurs constituants lexicaux, identité qui demeure active à travers la diversité des emplois.
Partageant deux constituants communs – la préposition de, conférant au segment suivant une valeur d’origine, et le nom façon, intrinsèquement pluriel (il y a toujours plusieurs façons de faire ou de dire) les deux MD se distinguent par la sémantique de leurs constituants médianes, à savoir toute et une certaine.
Toute opère une homogénéisation qui neutralise les variations interprétatives possibles du point de vue de référence q (présent ou suggéré dans le contexte gauche), spécifiant ainsi p comme un point de vue légitimant et stabilisant q. À l’inverse, une certaine introduit une singularisation : p est présenté comme un mode de validation recevable, non exhaustif et partiellement indéterminé parmi d’autres façons possibles de rendre compte de Z.
L’originalité de cette étude réside dans l’intégration à l’analyse des indices prosodiques et mimo-gestuels, appréhendés comme des observables révélateurs des opérations de représentation, de référenciation et de régulation énonciative. Selon nous, ces indices contribuent de manière décisive à la construction du sens, en éclairant des zones interprétatives qui ne sont pas entièrement accessibles par les formes linguistiques seules. Plus précisément, à travers notre activité sensorimotrice on voit apparaître « une mobilisation de nos représentations (donc d’ordre mental), qui est insérée dans des situations existantes (donc : référenciation, au sens de « situer quelque chose », et non de recherche de référent), et toujours accompagnée de régulation – par rapport à ce que l’on est en train de faire, les commentaires qu’on en fait, les controverses avec autrui, etc. » (Culioli 2018, 62–63).
Dans un premier temps, nous présenterons le a concept de scène énonciative ainsi que la méthodologie mise en œuvre pour l’analyse des indices prosodiques et mimo-gestuels. Nous exposerons ensuite les résultats obtenus pour chacun des marqueurs étudiés, avant de revenir, dans la conclusion, sur les principaux apports de cette analyse.
2 Scène énonciative et méthodologie de l’analyse
Les approches énonciatives accordent une place centrale aux modalités d’inscription de la subjectivité dans les formes linguistiques, qu’il s’agisse des catégories de personne, de la deixis ou des phénomènes de modalisation (Benveniste 1970). Dans une perspective culiolienne, cette dimension subjective ne relève pas d’un sujet préexistant à l’énoncé, mais se construit à travers un ensemble d’opérations liées à l’activité du langage elle-même. Les opérations prédicatives et énonciatives sont ainsi envisagées comme étroitement articulées dans la production du sens.
Dans cette perspective, Paillard développe la notion de scène énonciative pour rendre compte de l’espace intersubjectif au sein duquel se configurent les points de vue engagés par un énoncé, les rapports qu’ils entretiennent et leur articulation à un état de choses représenté (Paillard 2009 ; 2017). Les positions énonciatives ne doivent pas être confondues avec les individus empiriques prenant part à l’échange : elles renvoient à des repères abstraits reconstruits à partir des indices fournis par l’énoncé.
Cet espace intersubjectif repose sur trois positions, notamment S0, S1 et S’0. S0 et S1 entretiennent un rapport d’altérité, S1 correspondant à une position susceptible d’introduire une valeur concurrente ou alternative relativement à celle portée par S0. Lorsque S0 est associé à la validation de p, S1 peut être envisagé comme le support d’une valeur autre (p’). Quant à S’0, il désigne une position liée à la fois au point de vue de S0 et à la représentation qu’il construit de l’altérité. Une même séquence discursive peut mobiliser plusieurs de ces positions simultanément (Paillard 2017).
Dans notre étude, nous montrerons que les indices prosodiques et mimo-gestuels contribuent à la mise en place de la scène énonciative, en participant à l’articulation entre organisation référentielle et dynamique intersubjective.
L’analyse des gestes repose sur un ensemble de paramètres descriptifs adaptés des travaux consacrés à la langue des signes française (Bouvet 1992) et repris dans l’étude de l’oral audiovisuel par Morel (2010) et Morel & Vladimirska (2014). Sont pris en compte la configuration et l’orientation de la main, le lieu d’articulation (sur le corps, dans l’espace proximal ou partagé), les propriétés du mouvement (trajectoire, direction, vitesse) ainsi que l’orientation du regard. Nous considérons également la dynamique temporelle du geste en distinguant ses principales phases (préparation, amorce, stroke, retour), le stroke correspondant à la phase la plus saillante et la plus étroitement associée à l’unité linguistique étudiée. Ces paramètres sont retenus ici comme des catégories essentiellement descriptives permettant d’identifier et de caractériser les réalisations gestuelles observées ; ils ne constituent pas, à eux seuls, un modèle d’analyse fonctionnelle du geste. Leur interprétation est effectuée dans le cadre énonciatif et sémantique adopté dans cette étude, en relation avec les formes linguistiques, prosodiques et les configurations énonciatives analysées. Notre démarche rejoint ainsi les travaux qui envisagent l’activité gestuelle et la parole comme coordonnées dans la production du sens (Kendon 1983 ; McNeill 1992 ; Mondada 2008), sans pour autant se situer dans une approche multimodale au sens strict : le geste y est appréhendé comme un indice participant à la construction et à l’interprétation des opérations énonciatives.
La notion de « scène énonciative » permet d’appréhender les configurations gestuelles comme des traces participant, au même titre que les indices syntaxiques et prosodiques, à la construction et à l’ajustement des représentations mobilisées dans l’énonciation.
Concernant les paramètres prosodiques, ils sont considérés comme des indices participant à l’organisation énonciative du discours autant qu’à sa structuration segmentale (Morel & Danon-Boileau 1998). Les variations mélodiques renseignent sur le positionnement intersubjectif du locuteur : une inflexion ascendante marque l’ouverture vers un co-énonciateur et la prise en compte d’un point de vue autre, tandis qu’un contour descendant tend à signaler une clôture relative du mouvement énonciatif. L’intensité contribue, pour sa part, à la mise en relief du point d’ancrage subjectif à partir duquel une valeur est assumée ou validée. Enfin, la durée et les pauses sont envisagées comme des indices du travail de formulation, notamment dans les moments d’élaboration ou d’ajustement de l’énoncé.
Précisons par ailleurs que nous distinguerons les locuteurs (L1, L2), entendus comme les participants effectifs produisant paroles et gestes dans l’interaction, des positions énonciatives reconstruites à partir des indices linguistiques, prosodiques et gestuels. Les notions d’énonciateur et de co-énonciateur, de même que les repères S0, S1 et S’0, renvoient ainsi à des positions abstraites et non aux individus empiriquement engagés dans l’échange.
3 Données du corpus
Les données analysées proviennent d’un corpus audiovisuel constitué à partir de la plateforme @YouGlish, qui permet l’extraction d’occurrences contextualisées issues de vidéos authentiques. Ce matériau présente l’intérêt de couvrir une diversité de configurations énonciatives – interactions dialogales (entretiens, débats), prises de parole publiques et formats monologaux adressés – favorisant l’observation des marqueurs discursifs dans des situations d’oral relativement variées.
La pertinence du geste est évaluée en fonction de sa relation temporelle et formelle avec la réalisation de l’unité linguistique étudiée. L’analyse ne se limite toutefois pas au seul segment de cette réalisation : l’activité gestuelle du locuteur est observée sur une séquence suffisamment étendue pour distinguer les gestes qui accompagnent de manière récurrente et rythmique la parole des gestes susceptibles d’être liés à la construction énonciative et sémantique de l’unité analysée. Les gestes récurrents à fonction essentiellement rythmique, ainsi que les mouvements individuels sans relation identifiable avec l’unité étudiée, n’ont pas été retenus dans le corpus.
Les requêtes effectuées font apparaître une forte asymétrie de fréquence entre les deux expressions étudiées : de toute façon totalise 7 571 occurrences, contre 1 066 pour d’une certaine façon. Afin de rendre les observations comparables, l’analyse repose sur un échantillon équilibré de 200 occurrences pour chacun des marqueurs.
Les données quantitatives mettent en évidence des profils de distribution distincts, tant du point de vue syntaxico-discursif que gestuel. De toute façon apparaît très majoritairement en position initiale d’énoncé (61 % des cas), alors que d’une certaine façon présente une répartition plus diffuse entre position initiale (29,5 %), finale (30 %) et rhématique médiane (21,5 %). Cette différence de distribution suggère une portée énonciative plus marqué pour de toute façon, dont la forte présence en préambule paraît compatible avec une fonction de cadrage énonciatif (Fig. 1).

Figure 1. Distribution et occurrences gestuelle de d’une certaine façon et de toute façon
La cooccurrence avec des gestes accompagne également cette dissymétrie. Les gestes sont particulièrement fréquents avec de toute façon en position initiale (24,5 % des occurrences sur l’ensemble du corpus, soit près de 40 % des cas initiaux), tandis que d’une certaine façon manifeste une présence gestuelle plus modérée et davantage répartie selon les positions.
Ces résultats suggèrent que l’investissement mimo-gestuel est sensible au rôle discursif du marqueur : plus le marqueur intervient dans la structuration de la scène énonciative ou dans le repositionnement du point de vue, plus sa réalisation tend à s’accompagner d’indices gestuels visibles. Les analyses qualitatives permettront de préciser la nature de ces configurations gestuelles et leur articulation avec l’organisation intersubjective de l’énoncé et la sémantique discursive des marqueurs.
Notons que les occurrences correspondant à l’emploi adverbial de d’une certaine façon (10,5 % du corpus) n’ont pas été retenues pour l’analyse détaillée, celle-ci portant exclusivement sur les emplois discursifs des deux expressions. On notera toutefois que les rares cooccurrences gestuelles observées dans cette configuration ne présentent pas de propriétés incompatibles avec celles décrites pour les emplois discursifs du marqueur. Cette continuité suggère que les opérations associées à d’une certaine façon pourraient ne pas être entièrement dépendantes de son statut discursif, hypothèse qui mériterait d’être examinée dans le cadre d’une étude spécifique.
4 Sémantique des marqueurs : de toute façon vs d’une certaine façon
Dans la perspective adoptée ici, les marqueurs discursifs possèdent une identité sémantique propre, qui consiste à spécifier le statut de la séquence p constituant leur portée. Cette identité ne se construit toutefois pas indépendamment de la sémantique des unités qui composent le marqueur. Celle-ci détermine en effet la manière dont p est spécifié et, plus largement, le type d’opération discursive associé au marqueur. Les variations observables d’un emploi à l’autre ne sont donc pas interprétées comme les effets d’une désémantisation progressive, mais comme différentes actualisations d’une même identité sémantique dans des configurations énonciatives distinctes. Cette perspective se distingue ainsi des approches qui analysent les marqueurs discursifs comme le résultat d’un processus de grammaticalisation conduisant à l’effacement progressif du sens des constituants dont ils sont issus.
Les marqueurs de toute façon et d’une certaine façon présentent une structure formelle largement commune : ils associent la préposition de au nom façon, dont nous retenons, à la suite de Paillard (2026), qu’il renvoie non à une manière déjà constituée mais à un espace de variations possibles. Le nom façon implique en effet qu’une même situation puisse être appréhendée, réalisée ou configurée selon plusieurs modalités concurrentes. Dans les deux marqueurs, la préposition de confère à cet espace de variations le statut de point d’ancrage à partir duquel est construite la validation de p – l’énoncé qui constitue la portée du marqueur.
La différence entre les deux MD tient alors au déterminant qui spécifie la classe des façons envisageables. Dans de toute façon, tout homogénéise les occurrences de la classe et neutralise les distinctions susceptibles d’être établies entre elles. Le marqueur construit ainsi une forme de stabilisation énonciative : les éventuelles objections ou les différents points de vue susceptibles d’être associés à q sont rendus non pertinents au regard de la validation de p.
À l’inverse, d’une certaine façon repose sur une double opération de singularisation. L’article une extrait une occurrence particulière de la classe des façons possibles, tandis que certain en maintient le caractère partiellement indéterminé. La validation de p est alors rapportée à un mode d’appréhension spécifique de la situation, sans que celui-ci soit entièrement explicité ni présenté comme exclusif des autres. Là où de toute façon neutralise la diversité des points de vue envisageables, d’une certaine façon la maintient en arrière-plan et inscrit p dans un espace interprétatif limité et révisable.
Ainsi, bien que les deux marqueurs reposent sur une même représentation de la situation comme susceptible de plusieurs modes de construction, ils mettent en œuvre des opérations opposées sur cette pluralité. Avec de toute façon, la variation est absorbée et rendue sans effet sur la validation de p ; avec d’une certaine façon, elle demeure active et constitue précisément la condition de cette validation. Le contraste entre les deux marqueurs tient donc aux opérations de construction de la classe des occurrences mises en œuvre par leurs déterminants respectifs.
5 De toute façon et d’une certaine façon en position initiale
La fonction du segment initial à l’oral consiste à mettre en place les repères – cadre spatio-temporel, modalités, points de vue, relations intersubjectives – permettant de situer le rhème qui suit tant sur le plan référentiel que sur le plan énonciatif (Morel & Danon-Boileau 1998). C’est dans ce segment que s’effectue l’essentiel du travail de cadrage et d’ajustement entre les co-énonciateurs, ce qui explique la fréquence élevée des MD liés à la construction et à l’ajustement des points de vue. La forte présence de de toute façon dans le préambule apparaît, à cet égard, particulièrement significative. En effet, la sémantique du marqueur consiste précisément à construire un point de vue présenté comme valide indépendamment des variations susceptibles d’affecter un point de vue en altérité. Son emploi intervient ainsi à un moment où il s’agit non seulement de dire que ‘p est le cas’, mais de définir les conditions de sa recevabilité dans l’espace partagé de la co-énonciation. En neutralisant les autres points de vue susceptibles d’être introduits par S1 de toute façon contribue à stabiliser le cadre énonciatif à partir duquel sera interprété le rhème. Sa fréquence particulièrement élevée en début de l’énoncé reflète donc son rôle privilégié dans la construction et la régulation de l’espace intersubjectif.
La réalisation de de toute façon et de d’une certaine façon dans cette position se caractérise par des configurations gestuelles nettement distinctes.
Dans le cas de de toute façon, les deux mains s’écartent symétriquement vers les côtés latéraux, à hauteur moyenne, les paumes ouvertes en direction de l’espace intersubjectif (L1 ↔ L2) et légèrement orientées vers le haut ; les doigts, relâchés, sont dirigés vers L2 (fig. 21, ex. 1).
(1) L1 : - Mais dans le développement personnel, le marché pour moi est sans limite parce qu’on est né pour croître, on est né pour souffrir et dépasser, pour avoir des galères et les transformer donc de toute façon, le marché est sans limite.

Figure 2. Comment construire votre marque et créer votre univers
En déployant un espace ouvert dans la zone partagée entre les interlocuteurs, ce geste paraît matérialiser deux opérations complémentaires : d’une part, l’instauration d’un espace de visibilité commun renvoyant à la position énonciative partagée (S’0) ; d’autre part, la construction d’une classe d’occurrences appréhendées dans son ensemble, sans distinction ni hiérarchisation interne. Le mouvement symétrique des deux mains traduit ainsi, sur le plan gestuel, l’opération d’homogénéisation portée par tout : les différentes façons d’envisager la situation sont intégrées dans un même espace de validation, à partir duquel p est présenté comme recevable quelles que soient les variations affectant q.
Dans l’ex. 1 ci-dessus, donc établit une relation inférentielle entre le développement qui précède et l’énoncé introduit par de toute façon. La locutrice part d’une première évaluation de la situation (« le marché pour moi est sans limite ») qu’elle reformule ensuite sous une forme plus générale (« le marché est sans limite »). L’intervention du marqueur ne consiste pas à apporter un nouvel argument mais à consolider la validité de p en le présentant comme indépendant des différentes manières dont la situation pourrait être envisagée.
La suppression du repère subjectif pour moi contribue à ce mouvement de généralisation : la valeur validée n’est plus rapportée à un point de vue particulier mais tend à être présentée comme s’imposant au-delà des variations interprétatives possibles.
Cette opération est corroborée par les indices prosodiques et gestuels. La montée mélodique et le renforcement de l’intensité signalent la prise en compte de l’altérité tout en mettant en relief la position de validation assumée par S0. Sur le plan gestuel, le mouvement débute après donc, atteint son point culminant sur de toute façon et se prolonge sur p. L’ouverture symétrique des deux mains dans l’espace partagé entre les interlocuteurs matérialise la construction d’un domaine commun de visibilité au sein duquel les différentes manières d’appréhender la situation sont intégrées dans une même perspective.
L’exemple 2 présente le même cas de figure mais avec un autre schéma mélodique (Fig. 3) :
(2) C’est aussi simple que ça, donc de la sécurité, du confort de conduite, des capacités de meilleure gestion du trafic, des capacités de développer de nouveaux services, par exemple dans des territoires où il est difficile de faire fonctionner des services de transports en commun classiques voilà bon et tout ça avec des business model dont on sent bien qu’ils sont pas encore complètement stabilisés, mais de toute façon les véhicules nous trouverons leur marché et nous trouverons aussi leur acceptabilité, les deux vont ensemble.

Figure 3. La stratégie française pour le développement du véhicule autonome
Dans cet exemple, de toute façon introduit la séquence les véhicules trouveront leur marché et nous trouverons aussi leur acceptabilité, présentée comme indépendante des incertitudes évoquées dans le contexte gauche concernant la stabilisation des modèles économiques. Le marqueur neutralise ainsi les variations susceptibles d’affecter l’évaluation de la situation et construit p comme valide quelles que soient les réserves que pourrait susciter q. De ce point de vue, son fonctionnement est comparable à celui observé dans les emplois préambulaire : de toute façon opère une homogénéisation des points de vue possibles sur q et présente p comme insensible aux variations qui pourraient remettre en cause sa validation.
Cette proximité s’observe également sur le plan gestuel. La locutrice réalise le geste caractéristique de de toute façon : les deux mains s’écartent symétriquement dans l’espace partagé (S’0), paumes ouvertes vers l’interlocuteur, dessinant une classe ouverte d’occurrences dont les différences internes sont neutralisées. Le geste donne ainsi à voir l’espace des possibles construit par le marqueur tout en soulignant leur équivalence relativement à la validation de p.
La prosodie conduit toutefois à nuancer cette convergence. Contrairement à l’exemple précédent, où la montée de F0 signalait la prise en compte de l’altérité et la construction d’un espace co-énonciatif partagé, de toute façon est ici réalisé avec une mélodie descendante. Ce contour marque un désengagement à l’égard de l’altérité S0/S1 et construit une position énonciative « sans appel » : la validation de p n’est pas proposée à la discussion mais présentée comme acquise. Ainsi, tandis que le geste continue à matérialiser l’opération de neutralisation des variations associée au marqueur, la prosodie indique que cette opération ne s’inscrit plus dans une dynamique d’ajustement intersubjectif mais dans une posture de validation unilatérale assumée par S0.
D’une certaine façon, à l’inverse, s’accompagne généralement d’un geste latéral réalisé avec une seule main dans l’espace proximal du locuteur, souvent sous la forme d’une pince non fermée au moment du stroke (fig. 4, ex. 3).
(3) Le malheureux Nicolas II qui avait un fils malade et quatre filles en bonne santé et devenait à moitié fou à l’idée que les filles ne pouvaient pas régner. D’une certaine façon je dirais que la fin de la monarchie tient beaucoup à cette tragédie.

Figure 4. Hélène Carrère d’Encausse & Delphine Horvilleur (09/03/2018)
Contrairement au geste associé à de toute façon, cette configuration ne construit pas un espace partagé mais isole une occurrence particulière à l’intérieur de l’espace des possibles. Le mouvement latéral suggère une prise de distance relative vis-à-vis de p, tandis que son ancrage dans l’espace propre du locuteur indique que la validation demeure liée à une perspective située et partiellement subjective. Le geste donne ainsi à voir l’opération de singularisation introduite par une certaine façon : p est validé selon une manière particulière d’appréhender la situation, sans que cette manière soit érigée en point de vue partagé ou généralisable. Là où de toute façon tend à consolider l’espace de co-énonciation, d’une certaine façon maintient ouverte la possibilité d’autres interprétations concurrentes.
Dans l’ex. 3 ci-dessus, d’une certaine façon introduit une qualification du procès qui se présente explicitement comme partielle et interprétative. Après avoir rappelé les circonstances personnelles entourant la succession de Nicolas II, la locutrice avance l’idée selon laquelle « la fin de la monarchie tient beaucoup à cette tragédie ». Le marqueur ne présente pas cette relation causale comme une explication exhaustive des événements, mais comme une manière particulière de les appréhender. La validation de p est ainsi rapportée à un point de vue spécifique, dont la pertinence est reconnue sans pour autant exclure d’autres modes d’interprétation de la situation historique évoquée.
Les indices prosodiques et gestuels convergent avec cette lecture. La réalisation prosodique en plage intonative moyenne-basse et avec une intensité neutre, ne manifeste pas une volonté de stabiliser un cadre interprétatif partagé mais accompagne l’introduction d’une prise de position nuancée, dont la portée demeure circonscrite. Sur le plan gestuel, le mouvement est réalisé d’une seule main dans l’espace proximal du locuteur ; le stroke, souvent associé à une configuration en pince incomplète, coïncide avec le marqueur. Contrairement à l’ouverture bilatérale observée avec de toute façon, ce geste ne construit pas un espace commun de validation. Il isole au contraire une occurrence particulière à l’intérieur de l’ensemble des façons possibles d’envisager la situation. Son ancrage dans l’espace propre du locuteur traduit le caractère situé et non généralisable du point de vue proposé, tandis que la configuration resserrée de la main suggère une opération de sélection parmi plusieurs interprétations concurrentes. Le geste matérialise ainsi la réserve énonciative portée par le marqueur : p est présenté comme recevable sous un certain angle, sans prétendre épuiser la complexité de la situation décrite.
(4) c’est la notion de volume de leads. Et avoir des leviers qui ont des coûts par lead très faible, mais peu de volume, vous allez être limité commercialement et vous vous retrouver dans une logique où votre croissance va être limitée par le volume de leads disponible par les leviers que vous utilisez. D’une certaine façon, c’est aujourd’hui le point de blocage sur lequel je suis actuellement, avec l’Inbound Marketing.

Figure 5. Publicité digitale, quelles notions faut-il avoir ?
Dans l’exemple 4, fig. 5, comme dans l’exemple précédent, le geste est réalisé d’une seule main dans l’espace proximal du locuteur ; le stroke, associé à une configuration en pince incomplète, coïncide avec le marqueur. La réalisation prosodique présente toutefois une différence notable. Alors que l’exemple précédent se caractérisait par une plage intonative moyenne-basse relativement homogène, on observe ici une modulation mélodique avec une montée sur façon. Celle-ci traduit une prise en compte plus explicite de l’altérité énonciative : le locuteur ne présente pas simplement son interprétation comme partielle, mais semble également solliciter la reconnaissance de sa pertinence par le co-énonciateur. La montée mélodique n’affecte pas l’opération sémantique portée par le marqueur, qui continue à construire p comme valide selon un mode particulier d’appréhension de la situation ; elle indique en revanche que cette validation est proposée à l’espace de co-énonciation et demeure ouverte à un ajustement intersubjectif. Ainsi, tandis que le geste donne à voir la restriction du domaine de validité de p, la prosodie précise la manière dont cette restriction est négociée dans la relation à l’autre.
6 De toute façon et d’une certaine façon en position médiane
Lorsque les marqueurs apparaissent dans le rhème, leur fonctionnement diffère sensiblement de celui observé dans le préambule. La scène énonciative étant déjà construite, ils ne participent plus prioritairement à la mise en place des repères intersubjectifs ; leur portée concerne davantage la qualification de l’état de choses en cours de construction. Sur le plan syntaxique, les marqueurs sont alors intégrés à la relation prédicative et occupent généralement une position médiane au sein du groupe verbal. Cette intégration se reflète également dans leur réalisation prosodique : les contours mélodiques ne manifestent plus les mouvements caractéristiques à la prise en charge de l’altérité observés dans le préambule, mais s’inscrivent dans la continuité de l’organisation prosodique de l’énoncé.
Dans cette configuration, l’enjeu principal ne porte plus sur l’ajustement des positions énonciatives, mais sur le statut accordé à p relativement à l’état de choses Z. Les marqueurs contribuent ainsi à spécifier les conditions sous lesquelles p est présenté comme valide, en intervenant directement dans la construction interprétative de la relation prédicative. Leur insertion dans le rhème s’accompagne fréquemment de marqueurs d’enchaînement discursif, tandis que les configurations gestuelles observées tendent à prolonger ou à préciser les opérations sémantiques associées à la validation de p.
(5) Bon, ça fait monter un petit peu la participation, mais c’est pas grave, le bulletin de toute façon sera comptabilisé comme un bulletin nul, mais il y aura une vertu peut-être pédagogique notamment auprès des présidents de bureau de vote, des assesseurs, des représentants des autres partis, qui se diront : « Mais qu’est-ce que c’est que cet UPR qui apparaît un petit peu partout ? ».
Figure 6. Entretien dʼactualité n°2 – 05/03/2015
Dans l’ex. 5, le locuteur admet que l’introduction du bulletin puisse légèrement augmenter le taux de participation, avant de réaffirmer que celui-ci sera néanmoins comptabilisé comme un bulletin nul. Le marqueur de toute façon intervient au sein même de la relation prédicative et indique que les variations susceptibles d’affecter l’évaluation préalable de la situation demeurent sans incidence sur l’issue retenue. Autrement dit, quelle que soit la manière d’apprécier les effets de cette participation supplémentaire, p (« le bulletin sera comptabilisé comme un bulletin nul ») est présenté comme valide quant à l’état de choses considéré.
Cette opération est corroborée par les indices prosodiques et gestuels. La descente mélodique signale l’absence de prise en compte d’une altérité intersubjective : la validation de p ne fait pas l’objet d’un ajustement, mais est posée comme acquise dans la scène énonciative déjà établie (S’0).
Le geste reprend la configuration observée dans le préambule : les deux mains s’ouvrent symétriquement dans l’espace partagé et atteignent leur stroke sur le marqueur. Dans cette position, toutefois, le geste ne participe plus à la mise en place d’un espace co-énonciatif commun ; il accompagne l’opération de généralisation portée par de toute façon en donnant à voir l’ensemble des occurrences ou scénarios envisageables comme relevant d’un même domaine homogène. La diversité des points de vue possibles est ainsi maintenue visible tout en étant privée de pertinence pour la validation de p.
(6) Et là, on a déjà, on pourrait avoir assez rapidement des gens qui seront dirigés vers les lignes de front, cette ligne de front en Ukraine qui est en train de s’effondrer, notamment, autour de Kharkiv, dans le nord. Donc, on aura de toute façon une arrivée de soldats russes sur le front en Ukraine assez progressive, qui viendront combler les manques et les trous observés actuellement sur le front.

Figure 7. Mediapart, « Il faut aider les Russes qui fuient, qui s’opposent » – À lʼair libre
Dans l’exemple 6, de toute façon présente p comme valide indépendamment des différentes interprétations que pourrait susciter la situation évoquée dans le contexte gauche. La faible modulation mélodique traduit un mode de validation non contrastif, sans appel particulier à l’altérité. Le geste associé au marqueur matérialise quant à lui un ensemble d’occurrences envisagées comme équivalentes et non pertinentes pour la remise en cause de p. Par son prolongement sur la portée du marqueur, il contribue à stabiliser celle-ci dans l’espace co-énonciatif construit.
Alors que de toute façon neutralise les variations susceptibles d’affecter la validation de p et maintient ouvertes, mais non pertinentes, les différentes occurrences envisageables, d’une certaine façon procède à l’opération inverse : il borne l’espace dans lequel p peut être tenu pour valide et en souligne le caractère partiel.
(7) Je veux bien accepter que la télévision soit, d’une certaine façon, rapide, superficielle, ce n’est pas le terme, mais pas assez profonde en tout cas qu’un journal chasse l’autre, que l’écriture est évidemment une écriture parlée, que les mots sont souvent simples, mais... Il y avait une sincérité.

Figure 8. Où va l’État avec Pierre Birnbaum (11/05/2018)
Dans l’ex. 7, la locutrice reconnaît plusieurs caractéristiques généralement attribuées au média télévisuel (« rapide », « pas assez profonde », soumise à la succession rapide des informations) avant d’introduire une appréciation positive qui vient nuancer cette représentation. Avec d’une certaine façon, les propriétés évoquées ne sont pas présentées comme définissant exhaustivement la télévision ; elles sont rapportées à une manière particulière de l’envisager. Le marqueur construit ainsi un domaine de validité limité : p est recevable sous un certain angle d’analyse, sans être érigé en caractérisation générale ou définitive de l’objet considéré.
Les indices prosodiques et gestuels convergent avec cette interprétation. Contrairement aux réalisations observées en position préambulaire, le geste ne prend pas la forme d’un mouvement latéral à une main. Les deux mains, rapprochées et orientées l’une vers l’autre, dessinent un espace arrondi dans la zone proche du locuteur. Cette configuration ne suggère ni ouverture vers l’espace partagé ni mise à distance d’un point de vue. Elle construit plutôt une sorte de domaine interprétatif délimité à l’intérieur duquel la qualification proposée est tenue pour valable. Le geste matérialise ainsi une opération de bornage : les propriétés attribuées à la télévision sont reconnues, mais leur portée demeure circonscrite à un cadre d’interprétation particulier. La validation de p apparaît dès lors comme locale et conditionnelle, sans prétendre s’imposer à l’ensemble de l’espace co-énonciatif.
La réalisation prosodique peut présenter une forte modulation mélodique, avec une montée particulièrement marquée sur façon (fig. 9, ex. 8) :
(8) Il faut savoir que les plantes ont aussi une particularité, c’est que tous ces micronutriments dont nous parlons, vitamines, minéraux ; tous ces micronutriments dont nous parlons, dont nous avons tellement besoin, et bien, ils sont pris dans la cellulose. C’est-à-dire qu’ils sont d’une certaine façon emprisonnés dans la cellulose.

Figure 9. Pouquoi est-ce que j’aime tant les jus ?
La montée sur façon peut être interprétée comme un appel adressé au co-énonciateur pour qu’il reconnaisse la légitimité du point de vue proposé. Le locuteur ne cherche pas à imposer p comme une qualification stabilisée de la situation ; il invite plutôt à admettre qu’une telle qualification est envisageable selon un certain mode d’appréhension de l’état de choses Z. L’altérité est ainsi mobilisée non pour valider p sans réserve, mais pour reconnaître la pertinence d’un ajustement interprétatif particulier.
Ainsi, dans le rhème, d’une certaine façon ne pointe plus vers une occurrence particulière de la classe ; il circonscrit l’espace dans lequel cette occurrence peut être tenue pour pertinente.
7 De toute façon et d’une certaine façon en position finale
Dans la position finale, les deux marqueurs se trouvent dans une configuration où la scène énonciative et la relation prédicative sont déjà entièrement construites. Leur intervention ne vise donc plus à orienter l’interprétation de p ni à en préciser les conditions de validation, mais à spécifier le statut énonciatif de ce qui vient d’être dit. Cette position se caractérise généralement par une réalisation prosodique réduite, marquée par une plage mélodique basse et une faible intensité. Les indices de l’altérité y sont peu nombreux et les gestes demeurent très rares. Lorsqu’ils sont néanmoins observables, ils ne contribuent plus à la construction d’un espace partagé mais accompagnent au contraire un mouvement de retrait vis-à-vis de celui-ci. Ce retrait n’a toutefois pas la même portée selon le marqueur considéré.
(9) L2 : Alors, grâce à Dieu, les transports étant à double-sens, ces salopards retournent chez eux le soir même ! [L3 : wow…] L1 : Il vaut mieux qu’on parle que de Giorgia avec vous. L2 : De toute façon, je n’ai pas envie de débattre sur ce sujet aujourd’hui… L1 : On serait pas d’accord, de toute façon. L2 : j’ai beaucoup trop de respect pour vous pour cela.

Figure 10. Le Pire Gendre : le mariage juif
Dans l’ex. 9, la séquence « On ne serait pas d’accord, de toute façon » intervient après que L2 a explicitement refusé d’engager le débat. Le marqueur ne porte pas ici sur le contenu propositionnel lui-même mais sur la possibilité même d’une confrontation des points de vue. L1 présente le désaccord comme acquis et indépendant de tout développement argumentatif ultérieur. La portée de de toute façon coïncide avec l’énoncé auquel il est adjoint : la variation potentielle des arguments ou des formulations est rendue non pertinente relativement à l’issue anticipée de l’échange.
Cette interprétation est cohérente avec les indices prosodiques et gestuels observés. La réalisation sur une plage basse et faiblement marquée traduit l’absence de tout travail d’ajustement intersubjectif. Lorsque le geste est présent, la main effectue un mouvement orienté hors de l’espace de la co-locution (fig. 10). Ce déplacement matérialise l’exclusion des différentes occurrences susceptibles d’alimenter la discussion : elles sont maintenues comme virtuellement disponibles mais rejetées hors du champ de la négociation co-énonciative. Le geste donne ainsi à voir une rupture dans la dynamique dialogique. Plutôt que de rechercher un accord ou un ajustement des positions, le locuteur entérine l’impossibilité de leur convergence et retire la question du domaine des objets susceptibles d’être discutés.
La réalisation de de toute façon est différente. Dans l’ex. 6, la locutrice conclut son développement sur les métamorphoses végétales en proposant une reformulation interprétative : Elles deviennent leurs plantes, donc c’est un petit peu comme si elles leur étaient quand même mariées d’une certaine façon.
(10) Donc ces demoiselles se sauvent en se changeant en plantes mais ce qui est assez ironique c’est que le dieu à chaque fois se réapproprie sa victime en utilisant la plante en question quelque part même s’ils n’ont pas pu assouvir leur désir en fin de compte elles sont quand même définitivement associées aux dieux c’est quand même eux qui gagnent puisqu’ils font ce qu’ils veulent de la jeune fille sous forme humaine ou sous forme végétale Elles deviennent leurs plantes donc c’est un petit peu comme si elles leur étaient quand même mariées d’une certaine façon.

Figure 11. Se transformer en plante pour échapper au viol – Daphné et Syrinx
Le marqueur intervient après une qualification déjà construite et ne vise pas à en renforcer la validité. Il indique au contraire que cette qualification doit être comprise comme relevant d’un mode particulier d’appréhension de la situation. L’assimilation entre la transformation en plante et le mariage n’est pas présentée comme une propriété objective du récit mythologique mais comme une lecture possible permettant d’en saisir certains aspects.
Les indices gestuels observés révèlent cette opération. Les mains quittent progressivement l’espace co-énonciatif et se déplacent vers une zone latérale, les doigts étant orientés vers l’extérieur (fig. 11). Contrairement au geste de rejet associé à de toute façon, ce mouvement n’exprime pas une rupture avec un point de vue concurrent. Il accompagne plutôt la mise à distance de la qualification elle-même. Le locuteur semble retirer son interprétation du centre de l’espace partagé pour la maintenir dans une zone périphérique où elle demeure disponible sans être imposée. Le geste matérialise ainsi le caractère non exhaustif et non définitif de la validation : la comparaison proposée est recevable, mais uniquement dans les limites du cadre interprétatif qui vient d’être construit.
Ainsi, là où de toute façon ferme l’espace de discussion, d’une certaine façon laisse subsister la pluralité des interprétations possibles tout en signalant le caractère partiel de celle qui est retenue.
Conclusion
Les résultats obtenus invitent ainsi à considérer les indices prosodiques et gestuels non comme des phénomènes périphériques, mais comme des observables privilégiés des opérations de construction et d’ajustement des représentations. Leur prise en compte permet d’accéder à des dimensions du fonctionnement des marqueurs discursifs qui demeurent difficilement saisissables à partir des seules formes linguistiques. La comparaison de de toute façon et d’une certaine façon montre en particulier que des unités partageant une structure lexicale proche peuvent mobiliser des organisations prosodiques et gestuelles profondément différentes dès lors qu’elles mettent en œuvre des opérations distinctes sur l’espace de la scène énonciative.
Cette étude conduit également à formuler une hypothèse concernant la distribution contrastée des deux marqueurs. Alors que de toute façon est activement mobilisé par les positions où se jouent les relations entre points de vue, d’une certaine façon se répartit plus régulièrement entre plusieurs configurations syntaxiques et fonctionnelles et semble maintenir un lien plus directement perceptible avec la valeur associée au nom façon, à savoir l’existence de plusieurs manières possibles d’appréhender ou de qualifier une situation. Cette proximité pourrait expliquer que l’expression demeure mobilisable aussi bien dans des emplois discursifs que dans des emplois adverbiaux. On notera par ailleurs que les cooccurrences gestuelles observées dans les emplois adverbiaux présentent des caractéristiques proches de celles relevées pour les emplois rhématiques du marqueur, notamment en ce qui concerne la délimitation d’un domaine de validité interprétative.
Les données gestuelles et prosodiques recueillies dans cette étude apportent ainsi des arguments en faveur d’une continuité entre les propriétés sémantiques des constituants, l’identité sémantique des marqueurs et leurs fonctionnements discursifs, continuité dont les manifestations restent toutefois à explorer plus systématiquement.
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1 Les captures d’écran illustrant les gestes correspondent à la phase de stroke et ont été réalisées au moment de la production du marqueur discursif.