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Literatūra ISSN 0258-0802 eISSN 1648-1143

2020, vol. 62(4), pp. 30–45 DOI: https://doi.org/10.15388/Litera.2020.4.3

Paul Éluard : un épisode yougoslave

Velimir Mladenović
ORCID: https://orcid.org/0000-0003-2177-5625
Université de Novi Sad, Faculté de Philosophie et Lettres
Université de Poitiers, École doctorale : Humanités
Item — Équipe Aragon
velimirmladenovic@gmail.com

Résumé : Dans un premier temps l’auteur se penchera sur les relations littéraires, politiques et personnelles qu’entretenait Paul Éluard, écrivain surréaliste français, avec certains auteurs yougoslaves et serbes. Ensuite, cet article s’attachera à mettre en lumière la réception des œuvres du poète dans le milieu culturel serbe. Pour ce faire nous nous appuierons sur le manuscrit d’un poème inédit déposé à l’Académie serbe des sciences et des arts qui témoigne des relations étroites qu’entretenait le poète avec le fondateur et théoricien du surréalisme serbe Marko Ristić.
Mots clés : Paul Éluard, Marko Ristić, surréalisme, réception

Paul Eluard: Yugoslavian Episode

Velimir Mladenović
ORCID: https://orcid.org/0000-0003-2177-5625
University of Novi Sad, Faculty of Philosophy and Letters 
University of Poitiers, Doctoral school: Humanitiés 
Item - Aragon Team 
velimirmladenovic@gmail.com

Summary: The paper discusses the personal and political relations between the French surrealist poet Paul Éluard and Serbian writers and intellectuals, first of all Marko Ristić, a theorist and one of the founders of the Serbian surrealist movement. We will show the reception of Éluard’s works in the Serbian cultural space, his visit to Yugoslavia, then Éluard’s activities in Paris related to Yugoslav politics. One significant part of the article represents, until now, unpublished archival documents that testify to the friendship between Éluard and Ristić. We will try to explain how this friendship ended after the Cominform Resolution in 1948 and what consequences it had on Serbian and French culture.
Keywords: Paul Éluard, Marko Ristić, surrealism, reception

Received: 28/04/2020. Accepted: 06/10/2020
Copyright © Velimir Mladenović, 220. Published by Vilnius University Press
This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License, which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, provided the original author and source are credited.

1. Introduction : Naissance d’une amitié

Au sortir de la Grande guerre, la création du Groupe surréaliste de Belgrade fait la jonction entre la culture serbe, les surréalistes français et les évolutions mondiales de l’époque. Plusieurs écrivains serbes entretiennent des relations étroites avec les surréalistes français. Parmi eux, le théoricien serbe Marko Ristić noue des relations avec ses amis français : Picasso, Dali, Louis Aragon, Elsa Triolet et Paul Eluard.

Notre article entend présenter et commenter les relations qu’entretenait l’écrivain surréaliste français Paul Eluard avec Marko Ristić et souligner l’importance de l’écrivain français dans l’œuvre de Ristić. Comme dans les relations amicales entre ces deux écrivains se mêle la politique et l’idéologie, nous élargirons notre étude en soulignant également les liens que Paul Eluard pouvait entretenir avec la Yougoslavie et sa politique. Notre recherche s’appuie principalement sur la presse serbe et française de l’époque ainsi que les documents récemment découverts dans les archives personnelles du poète serbe.

Le premier écrivain et artiste serbe à être entré en relation avec le surréaliste français Paul Éluard est certainement le poète, critique d’art — moderniste serbe Rastko Petrović (1898-1949)1. Rastko Petrović fréquente André Salmon, Paul Éluard, Max Jacob, Phillipe Soupault, les écrivains réunis autour de la revue Action où il publie, en 1921, son poème « Le Mot de la soif », qui ne sera traduit en serbe que bien plus tard (Novaković, Les reflets du modernisme français dans la création littéraire de l’avant-garde serbe 2010, 506). Lors de son séjour dans la capitale française, Paul Éluard lui offre en 1922 son recueil de poèmes Répétitions avec la dédicace suivante : à Rastko Petrovitch, très sympathiquement Paul Eluard.2 Comme en témoigne le fondateur et théoricien du surréalisme serbe Marko Ristić3 dans son essai de 1953 Tri mrtva pesnika [Trois poètes morts] Petrović lui offre cet exemplaire qui marque pour Ristić le première rencontre avec la poésie d’Éluard, mais aussi avec les dessins de Max Ernst (Voir : (Novaković, Marko Ristić et Max Ernst: un dialogue surréaliste 2019, 71). Cet exemplaire reste gravé dans la mémoire de Ristić et c’est ainsi qu’il se souvient de ce livre: « C’est un petit bouquin lisse, clair, mystérieux avec des illustrations de Max Ernst, dans lequel le ton d’ Éluard est enfin pur et le sien, irremplaçable, simple et étrange (…)» (Osmanagić 1987, 338). Lors de son premier séjour à Paris, en 1926, Ristić fait l’acquisition le 28 octobre du recueil Capitale de la douleur de Paul Éluard, publié la même année, selon ses mots, dans la petite librairie Caffin située rue Saint-Lazare : « où j’aperçois ce livre blanc avec ce titre si excitant » (Ristić 1986, 248). Ce poète serbe, qui fait connaissance avec l’auteur entre les deux guerres, est mis en relation avec Éluard par l’intermédiaire du mouvement surréaliste: « depuis le jour où je l’ai vu, notre amitié se déroulait dans le domaine du surréalisme» (Cité par : (Osmanagić 1987, 401). À cette époque le surréaliste français devient pour le poète serbe un des noms les plus éminents de la poésie française aux côtés de Breton et Aragon, ce qui l’amène à inclure les vers originaux en français du fameux recueil d’Éluard dans son roman Bez mere [Sans mesure], en ouverture du chapitre VII, publié pour la première fois en langue serbe en 1928. Ces vers de la deuxième strophe du poème « Max Ernst » cités dans le roman de Ristić peuvent être considérés comme la première apparition du surréaliste français dans le milieu culturel serbe et yougoslave.

L’œuvre du surréaliste français devient plus visible pour les lecteurs une fois publiée dans les revues d’avant-garde serbes. Son poème « Visuelle » paraît dans le premier numéro de la revue surréaliste belgradoise Nemoguće [L’Impossible] au mois de mai en 1930. Ce poème, publié dans sa version originale en français est accompagné d’un dessin du surréaliste serbe Đorđe Krstić. Dans la période de l’entre-deux-guerres, Éluard participe également à l’enquête sur le désir menée en 1932 par des surréalistes serbes dans la revue Nadrealizam danas i ovde [Le surréalisme aujourd’hui et ici], à laquelle participent également Salvador Dali, René Crevel et André Breton. Dans ce bloc thématique, cette revue publie deux poèmes d’Éluard traduits en serbe: « Oko ponoći »4 [Vers minuit] et un poème sur le titre en serbe « Ne stareći » Nous n’avons pas trouvé aucune informations concernant les traducteurs. Quelques années plus tard, à la veille de la Seconde guerre mondiale, en 1939, la revue Naša stvarnost [Notre réalité] publie la traduction signée par le surréaliste serbe Aleksandar Vučo du poème d’Éluard sous le titre « Slikane reči ».

2. Le surréaliste français et la Yougoslavie après la Deuxième Guerre mondiale

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, Éluard chante la Résistance et la liberté : il publie en 1942 le recueil Poésie et vérité ainsi qu’un recueil de poèmes sur la liberté des peuples européens qui ont participé à la Résistance. Il insère dans ce recueil des poèmes des peuples de la Yougoslavie (U Beograd je doputovao poznati francuski pesnik Pol Elijar 1946, 2).

Il faut attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et une période plus favorable, pour que Paul Éluard se rapproche des poètes et intellectuels serbes. Marko Risitć, grand expert de la culture française et ex-surréaliste, entretient des relations personnelles et culturelles avec le milieu intellectuel français pendant son mandat d’ambassadeur yougoslave à Paris entre 1945 et 1953. Plusieurs écrivains et politiciens français, parmi lesquels Paul Éluard, rendent régulièrement visite à l’ambassade yougoslave à Paris : « Je connaissais Éluard depuis de nombreuses années, mais notre véritable amitié a commencé, en fait, lorsque je suis venu à Paris en 1945» (Cité par (Osmanagić 1987, 401), témoigne l’ambassadeur yougoslave. Lors des cérémonies officielles chez les époux Ristić, à l’ambassade yougoslave à Paris, Paul Éluard offre à l’ambassadeur un certain nombre de ses ouvrages dédicacés5, qui témoignent aujourd’hui d’une amitié et d’un respect mutuels6. Parmi ces livres offerts à Ristić et à son épouse, nous présenterons la dédicace d’un exemplaire du recueil Choix de poèmes7 adressé par Éluard à sa femme Nusch. Il s’agit de l’exemplaire qu’il conserva jusqu’à sa mort, et qu’il offrit au couple Ristić :

« Nusch, petite Nusch,
je m’émerveille de l’inconnu
que tu devines.
Une inconnue semblable à toi semblable
à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau
Paul Eluard »

Sur la même page, Éluard ajoute une nouvelle dédicace pour le couple Ristić :

Et à Cheva et Marko Ristitch
Le 13 Mars 1947
En souvenir de celle qui les aima tendrement
Paul Eluard

Cet exemplaire extrêmement précieux contient également le manuscrit autographe et intégral du poème d’Éluard « Notre année »8 et témoigne de l’amitié sincère entre les deux poètes. Les relations professionnelles, très fécondes, entre ces deux intellectuels, débouchent la publication du poème en langue française « La Fosse » de l’auteur serbe Ivan Goran Kovačić. Pour cette publication, parue en juin 1948, sous le titre La Fosse commune, Ristić a traduit ce poème en français, Picasso a dessiné un burin ; Paul Eluard a composé un poème en guise de préface, qui porte comme titre « Tombeau de Goran Kovatchich »9. Ce poème présenté et publié pour la première fois deux ans plus tôt dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises (Voir : (1946, 5) peut être considéré comme l’apogée de l’amitié entre Ristić et Éluard, ainsi que des relations qu’entretenait Éluard avec la Yougoslavie.10

Paul Éluard, fier de sa Légion d’honneur, se rend en mission officielle dans les pays des Balkans au mois de juin 1946. Invité par l’Association des écrivains serbes et la société pour la coopération culturelle « France-Yougoslavie », il arrive à Belgrade après un séjour en Macédoine le 7 juin 1946. À la gare de Belgrade, il est accueilli par les poètes serbes : Veljko Petrović, Isidora Sekulić, Oskar Davičo, Milan Bogdanović, Dušan Matić, Miodrag Ibrovac, Dušan Nedeljković et le secrétaire de la Société pour la coopération culturelle « France-Yougoslavie » Slobodan Ivanović (Francuski pesnik Pol Elijar u Beogradu 1946, 5). Il est un des premiers écrivains et intellectuels français à avoir l’occasion et l’honneur de visiter la Yougoslavie au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le quotidien yougoslave Borba [Lutte] détaille les enjeux des voyages du poète français à travers l’Europe se voulant comme « le rapprochement de la France avec les peuples européens qui ont combattu le fascisme » (U Beograd je doputovao poznati francuski pesnik Pol Elijar 1946, 2). Clairement, la visite du poète français témoigne de la politique culturelle d’un pays qui entend démontrer à l’Occident son rôle dans la lutte antifasciste. C’est une des raisons principales de la présence d’Éluard à Belgrade au procès de Dragoljub Draža Mihajlović, traître yougoslave, accusé de collaboration avec les nazis. Être témoin de ce procès est pour l’écrivain français une expérience inoubliable qui l’amène à déclarer à ce sujet à la presse, dans la capitale yougoslave :

« J’ai été excité par la chaleur avec laquelle le public dans la salle a accueilli à chaque fois la comparution du procureur. C’est un vrai tribunal populaire. Le peuple estime que cette cour représente sa vraie justice. De même, l’unité de vos peuples est touchante. (...) J’ai lu l’acte d’accusation et assisté aux premiers jours du procès. Ce processus montrera, entre autres, au monde entier l’horreur de toute collaboration avec l’ennemi. La morale et la justice sont toujours du côté de celui qui résiste le plus et le plus courageusement à l’ennemi. (…)» (Francuski pesnik Pol Elijar u Beogradu 1946, 5)

Le 8 juin 1946, Paul Éluard tient une conférence à la salle de Kolarac, à Belgrade sous le titre « Les intellectuels dans la Résistance française » avec Milan Bogdanović, écrivain yougoslave et modérateur du programme. Lors de la conférence, l’écrivain tente de décrire au public belgradois les premiers jours de l’Occupation française par les Allemands et les conditions de vie et de travail. Il cite Louis Aragon à propos de la liberté chère aux Français, dont les universités parisiennes sont en quelques sortes les vigies, et rend hommage aux étudiants qui ont toujours œuvré à l’émergence des grands mouvements de résistance. À Belgrade, Éluard est mis à l’honneur à l’occasion d’une réception officielle chez le président yougoslave Josip Broz – Tito. Il s’entretient avec lui de politique et de littérature. Les mots de Jean Marcenac témoignent de cette rencontre :

« Il m’a reçu dans sa maison toute simple, me dit Eluard, mais emplie de dons, de cadeaux, de souvenirs offerts par le peuple yougoslave. Il a tenu à garder avec lui des chevaux qu’il montait durant la guerre, qui sont presque tous blessés et réformés. » Cité par (Marcenac 1946, 7)

L’allocution du président yougoslave témoigne de ce respect mutuel entre les intellectuels français et yougoslaves, mais également d’une politique culturelle et de la propagation des informations sur la Yougoslavie antifasciste en France :

« Je voudrais que vous restiez le plus longtemps possible en Yougoslavie, que vous regardiez et écoutiez bien et que vous ne m’embellissez pas les choses, mais les disiez en France telles qu’elles sont. Car il faut que vous sachiez qu’il est plus facile, ajoute Tito – et tant pis si cette parole, à y regarder de près est lourde et dure pour trop d’hommes en Europe qui surent être des chefs de guerre, mais non les constructeurs d’un monde – de faire et de gagner la guerre que de diriger un pays dans lequel il a fallu créer un système nouveau, une administration nouvelle, un ordre neuf. » Cité par (Marcenac 1946, 7)

Tito fait don à Éluard d’une photographie dédicacée « Au poète Paul Eluard, le camarade du peuple yougoslave. » (Marcenac 1946, 7) À Marcenac, Éluard confie ses impressions suscitées par ce voyage. En Macédoine, il assiste à des noces tziganes, il est impressionné par cette nouvelle fraternité entre des hommes jadis séparés par la langue, la religion, et même la race. Il fait découvrir à Marcenac les revues surréalistes de Belgrade :

« Mais ce n’est point par hasard que les surréalistes yougoslaves, dont Eluard me montre la revue qu’ils publiaient avant-guerre : Nadrealizam danas i ovde (Le Surréalisme ici et aujourd’hui), ont pris, sous la pression des évènements, une position identique à celle de la plupart des surréalistes français. Le théoricien de mouvement Marko Ristich, est aujourd’hui ambassadeur de Yougoslavie à Paris. » (Marcenac 1946, 7)

D’après le quotidien Borba, l’écrivain français, après son séjour à Belgrade, exprime la volonté de visiter les travaux du chemin de fer Šamac-Sarajevo. Il visite également la ville de Brčko et se rend à Zagreb. Concernant la politique yougoslave à l’égard de l’Occident, et surtout la crise touchant la ville de Trieste, Éluard déclare à Belgrade que « tous les Français n’ont qu’une opinion et qu’ils sont tout à fait d’accord avec la thèse yougoslave : Trieste appartient à la Yougoslavie (…) » (U Beograd je doputovao poznati francuski pesnik Pol Elijar 1946, 2). En France, Éluard est membre du groupe d’intellectuels signataires du manifeste pour la résolution immédiate de cette crise politique en faveur de la Yougoslavie. Ces intellectuels estiment que si Trieste n’était pas rattachée à la Yougoslavie cela signerait non seulement une violation immédiate, mais transformerait cette ville en foyer de troubles et serait le point de départ de nouvelles agressions fascistes. Voir : (1946, 2)

Éluard rédige un article destiné exclusivement au journal des étudiants yougoslaves Naš student [Notre étudiant], publié au mois de juin 1946 sous le titre « Omladina Francuske u pokretu otpora » [La jeunesse française dans la Résistance] dans lequel il nous apprend que Lucien Legros était un des plus jeunes étudiants résistants qu’il connaissait. Selon lui, il était âgé de dix-huit ans en 1942 quand il fut arrêté. Éluard écrit les louanges de ce jeune héros qui a exprimé haut et fort son amour pour la France devant un tribunal allemand. Voir : (Eluard 1946, 5)

À son retour à Paris, le 16 juin 1946, Éluard donne une conférence au musée de l’Homme avec l’écrivain résistant Paul Tillard dont le thème est la situation en Yougoslavie, essentiellement la Marche Julienne11 et la littérature de guerre yougoslave. On projette à cette occasion le film parlant français inédit : Visages et la Marche Julienne (Des écrivains résistants parlerons de la Manche Julienne 1946, 2). Éluard donne également une conférence sur les deux pays qu’il a visités : la Grèce et la Yougoslavie, le 4 juillet. Il présente leurs situations politiques respectives, et le progrès de la démocratie en Yougoslavie. Voir : (1946, 2)

En plus de toutes ces activités, le poète reste en relation avec l’ambassadeur yougoslave. Même si les livres qu’il lui offre à maintes reprises témoignent de leurs fréquentes rencontres, nous trouvons d’autres traces de ce respect et de cette amitié – par exemple le poète français adresse à l’ambassade yougoslave en France le 15 octobre 1946 les brouillons d’un poème inédit que nous présentons pour la première fois intégralement dans notre article.12

Les changements politiques, la rupture entre les communistes yougoslaves et soviétiques et la résolution du Bureau d’Information (Kominform) de 194813, provoquent également la rupture des poètes français avec les poètes yougoslaves.14 Au cours du mois de novembre 1949, Éluard démissionne de l’organisation « France-Yougoslavie » et signe avec d’autres intellectuels français (tels que Louis Aragon) une protestation contre la politique de Tito :

« Les membres soussignés de France-Yougoslavie, admirateurs de l’héroïque nation yougoslave qui a tant donné pour la libération du monde, entendent rester les amis fidèles d’un peuple trompé tragiquement par une poignée de traîtres et se voient donc dans l’obligation de vous adresser leur démission. » (Trois cents membres de « France-Yougoslavie » demissionnent 1949, 5)

Durant cette période, Éluard reste fidèle au Parti communiste français, qui considère la Yougoslavie, seul pays de l’Est à avoir refusé d’entrer dans le pacte de Varsovie, « comme un pays de « traîtres» (Mladenović b 2020 : 139). En pleine guerre froide, Éluard publie en 1950 le fameux poème de propagande « Ode à Staline » en se positionnant entre les deux camps EST et OUEST.

Éluard décède au mois de novembre 1952. Un an plus tard, son ancien ami Marko Ristić ne lui pardonne pas l’éloignement avec ses anciens amis yougoslaves. Dans l’essai « Tri mrtva pesnika », Ristić tente de dévaloriser les engagements politiques d’Éluard : ceux d’un stalinien qui, à partir de 1948 rompt définitivement toutes relations avec le poète serbe. La chercheuse yougoslave Hanifa Kapidžić Osmanagić interprète cette rupture entre les deux amis comme une « divergence de deux côtés opposés de l’histoire » (Osmanagić 1987, 80). En introduction à cet essai dans lequel Ristić mentionne trois poètes (deux Serbes, Rastko Petrović et Miloš Crnjanski, et un Français, Paul Éluard), il annonce aux lecteurs qu’il expliquera comment meurt la poésie chez un poète vivant, et comment prend fin l’amitié. Le poète serbe accuse Éluard de n’avoir pas défendu la Yougoslavie contre les accusations du Kominform. Il considère également tous ses écrits publiés après 1948 comme une sorte de propagande en faveur du Kominform et de la politique de Staline. À travers cette vision personnelle de leur amitié, Ristić tente de la transformer « en une histoire officielle de la littérature yougoslave et serbe (…) » (Rosić 2007, 23). Toutes les accusations contre Éluard témoignent, selon la chercheuse serbe Tatjana Rosić, « d’une fonctionnalité politique absolue que Ristić inscrit dans son texte » avec la ferme intention de démontrer qu’un pouvoir politique existe bien dans la Yougoslavie de l’époque.

Nous estimons que l’article de Marko Ristić n’a pas tué une seconde fois le poète français, déjà décédé littéralement, la revue littéraire Polja lui consacrant un certain nombre de ses pages. Les traductions en serbes sont les suivantes : « Ljubavnica » (1955) et « U ime divnog visokog čela » traduits par Petar Vujačić, le poème « Hrabrost » (1956) [Courage] traduit par le poète serbe Branko Miljković, et en 1958 deux poèmes traduits par Branko Jelić « Ubiti » [Tuer], « Peta očevidna pesma » [Le Cinquième Poème visible]. La revue littéraire Balgdala, quant à elle, publie en 1960 les traductions de Antonije Marinković des poèmes « Reka » [La Rivière], « Bez muzike »[ Sans musique], «Bez mržnje » et « Grob od cveća i plodova ». Letopis Matice srpske publie les traductions des poèmes suivants : « Ako voliš » [Si tu aimes], « Iskra stvarnosti », « Ja nisam sam » [Je ne suis pas seul], « Ja sam ti to rekao » [Je te l’ai dit], « Ljubavna ». Après cette année trouble, la publication des poèmes d’Éluard dans les revues littéraires yougoslaves et les recueils de choix de poèmes ne faiblit pas. Nikola Trajković, traducteur du français en serbe publie Dvorac sirotih (1961) [Le Château des pauvres], ajoutant à la fin du recueil une courte biographie du poète. Le même traducteur publie les recueils U srcu ljubavi (1967) [Au cœur de mon amour] et Dobar dan tugo [Bonjour tristesse] (1980). Trajković écrit que les poèmes d’amour de Paul Éluard sont un véritable hymne à la beauté de l’existence, tandis qu’un autre traducteur, Borisav Radović, présente également les poèmes d’Éluard en langue serbe, dans un recueil publié en 1971.

En guise de conclusion

En analysant les rapports personnels et politiques de Paul Éluard avec les auteurs yougoslaves et serbes ainsi que la réception de son œuvre, nous concluons qu’il habite le paysage culturel serbe pendant un siècle en tant qu’écrivain très apprécié, particulièrement dans le milieu surréaliste. Son œuvre reste présente dans la culture serbe à plusieurs niveaux : dans les traductions de ses poèmes et dans les relations personnelles qu’il a entretenu avec les artistes serbes. L’idéologie de cet écrivain engagé, sa visite en Yougoslavie et ses activités de propagande en France, que nous avons presentées, nous prouvent son attachement au pays qui lui est ideologiquement proche. Malgré des divergences esthétiques et politiques violentes avec ses anciens amis serbes, Éluard demeure dans la culture serbe un des poètes français du XXe siècle les plus traduits et les plus respectés.

Velimir MLADENOVIĆ,

Doctorant en littérature française, boursier du gouvernement français.

ANNEXE :

I Les dédicaces de Paul Éluard pour Marko et Ševa15 Ristić :

I

Choix de poèmes, Paul Éluard (Gallimard, Paris, 1941)
et à Cheva et Marco Ristitch le 13 mars 1947
en souvenir de celle qui les aima tendrement
Paul Eluard

II

Chanson complète, Paul Éluard. (Gallimard, Paris, 1939)
à Marco Ristitch très affectueux souvenir
Paul Eluard

III

Une longue réflexion amoureuse, Paul Éluard (Neuchâtel ; Paris : Idées et calendes, 1945.)

à Cheva et a Marco Ristitch affectueusement,
Paul Eluard 19. 1. 1946.

IV

À Pablo Picasso/Paul Eluard. – Genève ; Paris : Trois collines, 1944
à Cheva et à Marco ces images invisibles de mes goûts,
du décor de ma vie, très affectueusement,
Paul Eluard 27 novembre 1947.

V

Premiers poèmes : 1913-1921/Paul Éluard. – Lausanne : Mermod, 1948.
à Cheva à Marco mes vingt ans et mon cœur
Paul Eluard

VI

La vie immédiate, Paul Éluard. – Paris : Cahiers libres, 1932
à Marco Ristirch
son ami, Paul Eluard

VII

La rose publique, Paul Éluard. – Paris : Gallimard, 1934.

à Marco Ristitch avec mon plus amical souvenir, Paul Eluard

VIII

Choix de poèmes : 1914-1941, Paul Éluard. - 12e éd.. – [Paris] : Gallimard, 1943
à Marco Ristitch en souvenir des jours plus légers
où nous nous sommes aimés, légèrement,
PP Eluard Mercredi 16 janvier

IX

Les yeux fertiles, Paul Éluard ; avec un portrait et quatre illustrations par Pablo Picasso. – Paris : G. L. M., 1936.
à Marco Ristitch très amicalement, Paul Eluard

X

Lettres à Joël Bousquet, Paul Éluard ; préface et notes de Lucien Scheler. – Paris : Éditeurs français réunis, 1973.
Pour Marco Ristitch et sa chère épouse en hommage à la poésie éternelle et au plus près du cœur leur ami Lucien Scheler

XI

Poèmes politiques, Paul Éluard ; préface d’Aragon. — 3e éd. – [Paris] : Gallimard, 1948.
à Cheva et à Marco Ristitch et à l’espoir, Paul Eluard.

XII

Poésie et vérité 1942, Paul Éluard. – Paris : Main à plume, 1942.
À Cheva et Marco leur ami Paul

Photo numéro 2

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Paul Éluard, dédicace au couple Ristić. Photo numéro 1.
Bibliothèque de Marko Ristić, Académie serbe des sciences et des arts.

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Paul Éluard, brouillon du poème « Notre année »
Bibliothèque de Marko Ristić
Académie serbe des sciences et des arts.

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Brouillons d’un poème inédit de Paul Éluard.
Fonds de Marko Risić, Académie serbe des sciences et des arts.

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Brouillons d’un poème inédit de Paul Éluard.
Fonds de Marko Risić, Académie serbe des sciences et des arts
Photo numéro 3

aul Éluard, mardi 15 octobre 1946

Et je me suis assis sur le flot sa

Et je me suis assis sans pudeur sur la vague
De ce fleuve lointain de soleil vert
Et des arbres chantaient de vent et les étoiles

J’ai séparé des amoureux plus laids ensemble
Des sépares j’ai fait chanter
La solitude

Un seul jour être heureux
Un seul jour

Images de la mort

Longues questions courtes réponses
Es-tu malade es-tu dément
Es-tu heureux ou ma

Longues questions pas le temps d’y répondre
Es-tu malade ou fatigué
Es-tu dément ou simplement
Plus malheureux que d’habitude

Il ne faut rien me demander
Je ne joue plus longtemps
Je suis plus proche de la mort
Que de la vie

Je sais que c’est une carrière
Car des contours chaque corps son

Paul Éluard [signature]

Et je vis dans ses jeux qu’elle
Tu ne m’accordais rien que l’amer
Rien que se soumettre rien que
De pierres et de sources revêtu
Ai-je acheté ce chant

Paul Éluard « Tombeau de Goran Kovatchich »

Frères, nous sommes les meilleurs des hommes
La vie s’accroit au long de mes poèmes
La vie s’accroit au long de notre effort
Et nous ensemble nous défions la mort

Frères sur terre la douleur règne
Nulle bonté ne nous donnait la paix
Nulle beauté n’excusait les injures
Nous ignorons la dignité du jour

Nous nous aimons sans trop savoir pourquoi
Mais aujourd’hui le sachant vous voici
Devant mes vers et notre sort passe
Comme devant un ventre gros de joie

Je suis rangé ma parole respire
Dans notre voix dans vos prunelles pures
Je suis vainqueur mon rêve est délivre
Nos fils auront les profils de l’été

Sans avoir mis les longues de l’hiver

Bibliographie :

1946. Les Lettres françaises 5.

1946. Regards 2.

1946. Des écrivains résistants parleront de la Marche Julienne. Ce Soir 2.

Éluard, Paul. 1946. Omladina Francuske u pokretu otpora. Naš student (7): 5.

1946. Francuski pesnik Pol Elijar u Beogradu. Politika 5.

Marcenac, Jean. 1946. Avec Paul Éluard en Yougoslavie. Les Lettres françaises 7.

Mladenović, Velimir. 2019. Les dédicaces d’Aragon au couple Ristić. Cahiers Aragon 2, Ed. Cahiers. 167–185.

Mladenović, Velimir. 2020. Louis Aragon et la réception de son œuvre dans le milieu yougoslave et serbe de 1945 à nos jours. Anali Filološkog fakulteta, 32(1), 133–147. https://doi.org/10.18485/analiff.2020.32.1.8.

Novaković, Jelena. 2019. Marko Ristić et Max Ernst: un dialogue surréaliste. Filološki pregled / Revue de Philologie, 71–82.

Novaković, Jelena, 2010. Les reflets du modernisme français dans la création littéraire de l’avant-garde serbe. La Serbie et la France une alliance atypique. Dušan Bataković, ed. Belgrade: Insitut des études balkaniques. 503–518.

Novaković, Jelena. 2013. Belgrade, la “seconde centrale surréaliste en Europe”. Edité par Milivoj Srebro, ed. La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité. Bordeaux: Pessac, MSHA. 195–213.

Osmanagić, Hanifa Kapidžić. 1987. Kritički radovi Marka Ristića. Novi Sad: Matica srpska.

Ristić, Marko. 1986. Bez mere. Belgrade: Nolit.

Rosić, Tatjana. 2007. Esej Tri mrtva pesnika Marka Ristića. Istorija jednog prijateljstva i dominantni modeli književne politike u srpskoj kulturi. Zloupotreba istorije u srpskoj književnosti od 1945. do 2000. Kragujevac: Liceum. 23.

1949. Trois cents membres de «France-Yougoslavie» démissionnent. L’Humanité 5.

1946. U Beograd je doputovao poznati francuski pesnik Pol Elijar. Borba 2.

Paulis Eluard’as: jugoslaviškas episodas

Velimir Mladenović

Santrauka

Straipsnis skirtas prancūzų rašytojo siurrealisto Paulio Eluard’o literatūriniams, politiniams ir asmeniniams ryšiams su kai kuriais jugoslavų ir serbų autoriais. Straipsnio autorius išryškina prancūzų poeto kūrybos recepciją kultūrinėje Serbijos aplinkoje. Remdamasis Serbijos mokslo ir meno akademijos saugomu iki šiol nepublikuotu Eluard’o eilėraščio rankraščiu, jis analizuoja glaudžius prancūzų poeto ryšius su Marco Risticu - serbų siurrealizmo kūrėju ir teoretiku.

Raktiniai žodžiai: Paul Eluard, Marco Ristic, siurrealizmas, recepcija.

1 1.Il était critique d’art et essayiste. En 1916 avec de nombreux autres jeunes gens serbes, il arrive en France où il est scolarisé.

2 2. Il s’agit du recueil Répétitions, illustrations de Max Ernst, publié chez Sans Pareil en 1922 à Paris. Nous ne trouvons pas cet exemplaire dans la Bibliothèque personnelle de Ristić, à l’Académie serbe des sciences et des arts.

3 (1902-1984) un des fondateurs et théoricien du surréalisme serbe. Voir plus sur ce sujet : (Novaković, Belgrade, la “seconde centrale surréaliste en Europe” 2013, 195-213).

4 Si nous ne donnons pas les titres français originaux, c’est pour la raison que nous ignorons leurs titres originaux en français. Probablement le traducteur en serbe s’est-il contenté de donner les titres du poème à partir des premiers vers.

5 Ces livres sont déposés à l’Académie serbe des sciences et des arts, dans la bibliothèque personnelle de Ristić. Nous les publions avec l’autorisation de l’Académie et de Biljana Grujović. Voir l’annexe à la fin de l’article.

6 Eluard n’est pas le seul écrivain et intellectuel français à offrir ses livres à l’ambassadeur yougoslave. Dans la bibliothèque personnelle de cet écrivain serbe, à l’Académie serbe des sciences et des arts, nous trouvons également des ouvrages de Dali, Picasso et de Louis Aragon et Elsa Triolet. Voir plus sur ce sujet : (Mladenović a 2019, 167-185).

7 Dans son essai Tri mrtva pesnika , Ristić insère cette dédicace en insistant sur son amitié de longue date avec Éluard.

8 Voir l’annexe à la fin de l’article, photo numéro 2.

9 Nous publions intégralement ce poème dans l’annexe de cet article.

10 La revue roumaine Contemporanul publie en 1948 la traduction de ce poème en roumain.

11 La Vénétie julienne (italien : Venezia Giulia ; slovène : Julijska Krajina ; allemand : Julisch Venetien), partie orientale du Triveneto, est une ancienne région politique du Sud-Est de l’Europe située à l’emplacement actuel de l’ouest de la Slovénie, du nord-ouest de la Croatie et du nord-est de l’Italie. Entre 1945 et 1947, la région fut contestée par l’Italie et la Yougoslavie. C’est à ce moment que le terme « marche Julienne » fut adopté officiellement pour représenter la zone contestée.

12 L’auteur de cet article a découvert ce poème dans les archives de l’Académie serbe des sciences et des arts, dans le fonds de Marko Ristić, dans une enveloppe, déposée dans le cahier sous le nom « Éluard ». Ce fond du poète serbe n’est pas classé, et il est très difficile pour les chercheurs d’y trouver des documents. Voir le poème dans l’annexe numéro 3 à la fin de cet article.

13 La résolution du Bureau d’Information du 28 juin 1948 condamne les dirigeants du parti communiste yougoslave pour déviationnisme. Le Kominform juge le communisme yougoslave de Tito comme éloigné de la politique soviétique.

14 Voir plus sur le comportement de Louis Aragon envers la Résolution de Kominform (Mladenović b 2020 : 138-141)

15 En serbe Jelica Živadinović - Ševa Ristić (1906-1995), épouse de Marko Ristić, et sœur du surréaliste serbe Vane Bor. Son nom en français Cheva.